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René Kœring : présentation de la saison musicale de Radio France 2004

Ce sont la diversité et l’élargissement culturel qui marqueront cette année la saison musicale de Radio France. Ponctuée de multiples rendez-vous aux objectifs très différents tels « Les Figures » plaçant une série de concerts sous un thème unificateur où « Les Familles » permettant d’apprécier le talent des grandes familles d’artistes et de compositeurs, Radio France présentera aussi des œuvres du répertoire actuel ou passé qui ont été très peu voire pas du tout entendues par le public Français. On pourra notamment apprécier la présentation du Benvenuto Cellini de Berlioz dans sa version de Paris ainsi que le Concerto du Fleuve Jaune, œuvre collective chinoise du temps de Mao. Une grande place sera aussi accordée aux compositeurs nordiques que la France connaît très mal tels Grieg, Sibelius, Nielsen, … Une opportunité très rare et appréciable est donnée au public avec une intégrale des œuvres pour orchestre de Brahms et une intégrale des poèmes symphoniques et des lieder avec orchestre de Strauss. Enfin, tout au long de la saison, les jeunes compositeurs seront mis à l’honneur, notamment Philippe Hersant qui sera accompagné de nombreux homologues nordiques au cours du festival Présences 2004. Afin d’en savoir un peu plus sur le contenu, les motivations ainsi que les objectifs fixés par Radio France dans l’élaboration de ce programme, ResMusica s’est entretenu avec René Kœring, son directeur de la musique.

« Nous avons laissé les portes totalement ouvertes à l’imaginaire de chacun. »

ResMusica : Quels sont les choix de la programmation de la saison 2003-2004. Est-elle aussi large que de coutume, conformément à la mission de service public de Radio France ?

René Kœring : Il y a plusieurs choses précises la saison prochaine. D’abord, il faut savoir que les orchestres partent avec des programmes prédéterminés en tournées, ce qui a bien sûr une répercussion sur la saison, parce qu’il est difficile par exemple de faire sept programmes différents en un mois. Ainsi, Myung Whun Chung et l’Orchestre Philharmonique font la part belle à Richard Strauss, avec ses poèmes symphoniques et lieder avec orchestre. Kurt Masur et le National, de leur côté, montent une intégrale Brahms des quatre symphonies, trois concertos et le Requiem allemand. Pour le reste, nous avons laissé les portes totalement ouvertes à l’imaginaire de chacun. Il y a encore Présences, qui, en février 2004, sera consacré à Philippe Hersant et à des compositeurs du Nord que l’on ne connaît pas en France. On a toujours été mal vu de s’intéresser à des sociétés peu ou prou différentes de la nôtre, en particulier celles du nord qui n’ont jamais été très favorisées chez nous. D’ailleurs combien de leurs musiciens connaît-on ici ? Edvard Grieg, Jean Sibelius…

RM : Carl Nielsen, un peu…

RK : Nielsen, oui, un tout petit peu. Mais, généralement, ce sont des compositeurs que l’on ne connaît pas bien. C’est même carrément tragique pour certains. Ainsi des compositeurs islandais, personne n’en connaît un seul ; les norvégiens, finlandais, suédois, danois on ne sait pas qu’ils existent. C’est dommage. S’il est de la mission de Radio France de défendre le patrimoine français et ses jeunes compositeurs d’aujourd’hui, il est aussi de son devoir de montrer aux Français ce qui existe dans le monde. On n’est quand même pas là pour fermer les portes. D’ailleurs, on ne peut plus être hexagonal avec la construction de l’Europe. Mais il reste vrai que nous sommes dans une situation un peu faussée par rapport aux autres pays qui, eux, font du protectionnisme, alors que nous n’en faisons pas. Ce qui est curieux, d’ailleurs. Souvent, je me pose la question « ne devrais-je pas faire comme les autres, finalement, protéger notre petit pré carré, ne pas jouer les étrangers, seulement les Français ? ». Je trouve cette attitude réductrice, malgré tout, voire lamentable, mais il en est ainsi dans de nombreux pays. Pour Présences 2004, nous avons choisi un certain nombre de compositeurs nordiques que nous réunissons autour d’un jeune compositeur, Philippe Hersant…

RM : Il n’est plus si jeune que cela, puisqu’il est né en 1948 !

RK : Certes, mais à son âge on est encore un jeune compositeur. Hersant a une écriture qui n’est absolument pas traditionnelle, du moins au sens où je l’entends, c’est-à-dire celle de Darmstadt et autre. Son écriture est tout à fait différente, certainement curieuse aux oreilles de nombreuses gens mais qui existe et fonctionne. Parce que tout le monde accepte facilement que l’on fasse Dutilleux, mais entre Dutilleux et Hersant il n’y a pas une énorme différence stylistique, je suis désolé. C’est surtout une musique qui se manifeste par opposition. Quant aux nations du nord, elles sont extrêmement heureuses et qui nous envoient leurs orchestres pour jouer leur musique ici et la nôtre là-bas.

RM : Il s’agit donc d’échanges.

RK : Je trouve ça plutôt pas mal. L’année d’après, Présences sera consacré à Pierre Boulez pour son quatre-vingtième anniversaire.

RM : Autres spécificités des saisons placées sous votre sceau, les « Figures ».

RK : Elles apportent des choses très différentes dans la programmation musicale, puisqu’elles proposent des manifestations qui n’ont absolument rien à voir avec les formes habituelles de concerts mais sept, huit ou neuf concerts autour d’un même thème unificateur, généralement étrange parce qu’il permet d’entendre des œuvres du passé et d’aujourd’hui qui ne sont guère entendues sur les ondes de Radio France. Ces rendez-vous fonctionnent fort bien pace que l’entrée est gratuite, ce qui est une des constances de Radio France qui estime que la saison musicale de Radio France, financée par de l’argent public doit être rendue au public. En outre, ces « Figures » rassemblent des artistes et des œuvres de très grande réputation. Il y a Aldo Ciccolini, Kun Woo Paik… Il se trouve plein d’excellents musiciens qui travaillent dans ces week-ends et sont très connus. Premier rendez-vous de la série, les désormais classiques « Figures d’ouverture », qui sont un peu à part, puisqu’elles présentent plus ou moins la couleur de la saison qui s’ouvre. Armin Jordan dirigera Une tragédie florentine et les Maeterlinck Lieder de Zemlinsky avec une très belle distribution, et nous en profitons pour inviter l’Orchestre Français des Jeunes dirigé par Emmanuel Krivine, au terme de sa tournée d’été.

RM : L’on trouve aussi dès ce premier week-end un certain nombre de compositeurs contemporains que vous défendez.

RK : Mais il y a aussi d’autres gens joués par exemple par des membres de l’Ensemble Intercontemporain, comme Pierre Boulez, Esa-Peka Salonen ou Marc-Olivier Dupin, ce dernier joué par l’Orchestre Français des Jeunes. Si nous faisons toujours les mêmes compositeurs, nous retomberons dans le même système que celui que nous reprochons. Or, il faut faire de la place à tout le monde. Mais cette première « Figure » est une approche sans thème, qui se présente comme le prélude de la saison de Radio France.

RM : Quel est le premier thème des « Figures » ?

RK : Nous avons deux week-ends consacrés à la Méditerranée, parce que le sujet est important à creuser côté culture. Nous proposerons de la musique arabo-andalouse avec l’Orchestre National d’Algérie, ainsi que, par exemple, le Troisième Concerto pour piano et instruments à vent du compositeur grec de l’Ecole de Schönberg, Nikos Skalkottas, pièce très importante de cinquante minutes. Ensuite il y a cette chose formidable de Fabio Testi, compositeur italien qui doit approcher de ses quatre-vingts ans et qui a écrit un opéra sur un texte français extraordinaire, Saül d’André Gide. Il me l’a jouée au piano, il y a dix ans, j’étais absolument étonné parce que cette musique touchante, composée comme un bloc, est très charpentée, un peu comme celle de Petrassi. Nous en profiterons pour l’enregistrer au disque, la troupe qui va la donner à Radio France, qui comprend entre autres Laurent Naouri, dans le rôle de Saül, sera réunie à La Fenice de Venise dans ce même ouvrage. Ensuite, nous trouvons Xenakis, Lopez-Lopez, et autres. Le second « Figures de Méditerranée », est aussi très importante parce que nous allons proposer une œuvre qui, quoi que guère représentative de ce que je voudrais faire, sera liée à un événement externe à Radio France. Le président de la République israélienne et Jacques Chirac souhaitent que nous jouions Salle Olivier Messiaen l’œuvre que Dove Seltzer a écrite pour la mort de Rabin, dont la création a été dirigée par Zubin Mehta à Tel-Aviv puis reprise par Kurt Masur à New York. Ensuite, nous avons un concert dirigé par Alain Altinoglu. Ce jeune chef m’a particulièrement surpris lorsque le chef d’orchestre qui devait assurer la reprise de Perelà de Dusapin est tombé malade. Ce jeune assistant de James Conlon à la création de cet ouvrage à l’Opéra Bastille m’a sidéré lorsque je l’ai vu face à l’Orchestre National de Montpellier. Tant et si bien que je me suis dit qu’il me fallait lui confier quelque chose à la radio. Ce sera le Concerto pour basson d’Henri Tomasi, et un compositeur que l’on connaît mal, Gian Francesco Malipiero, qui a écrit un hommage à Manuel de Falla, dont nous programmons El corregidor y la moliniera, première version du Tricorne. Nous faisons aussi une chose assez curieuse consacrée à des berceuses italiennes chantées par Mazolla qui ont été écrites dans les années 25 pour la naissance de la fille de la reine d’Italie, princesse de Savoie. Toutes sortes de compositeurs italiens ont écrit des petite berceuses assez amusantes pour l’occasion.

RM : S’ensuivent les « Figures juvéniles ». Est-ce des gens jeunes ou des œuvres célébrant la jeunesse ?

RK : C’est un mélange des deux. Par exemple, il y a les deux suites de Daphnis et Chloé, parce que c’est jeune. Il y a aussi une œuvre de Di Tucci, parce que c’est un jeune compositeur. En revanche, on trouve une œuvre de Messiaen parce qu’il l’a écrite quand il était jeune, etc. Il y a aussi un truc très intéressant, qui porte le titre Die Menschen dont l’auteur est Rudi Stephan, et qui conte l’histoire des premiers hommes, Adam, Eve, Caïn et Abel. Compositeur allemand très important que l’on ne connaît pas ici, mort à l’âge de vingt-sept ans pendant la guerre de 1914-1918, Stephan possède une esthétique qui associe de façon étonnante pour l’époque Richard Strauss et Claude Debussy. Cette œuvre très curieuse pour quatre solistes sans chœur est une hallucinante psychanalyse d’Adam et d’Eve. Caïn veut violer Eve, enfin c’est assez « hard » et freudien. Le Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris donne Roma de Bizet. Nous avons ensuite les « Figures de famille » qui, comme son titre l’indique tourne autour des associations familiales en musique, le Quatuor Hagen, qui est constituée d’une famille, le kagaku, qui en est une autre, les Kuijken interprètent la Passion selon saint Jean de Bach, nous trouvons aussi les Couperin et les Bach, toujours par les Kuijken. Nous avons aussi les « Figures de l’Orient lointain ». Nous y donnons entre autres l’invraisemblable Concerto du Fleuve jaune. Vous connaissez ça ?

RM : Qui en est l’auteur ?

RK : Ah, vous ne connaissez pas ! Ah c’est extraordinaire. C’est une œuvre collective du temps de Mao qui a été écrite pour piano et orchestre par un groupe de compositeurs. Ce sont en fait deux concertos superposés. C’est hallucinant ! C’est très curieux. Il y a aussi Le Rossignol de Stravinsky, et nombre d’œuvres et de musiciens qui tournent plus ou moins autour de l’Orient.

RM : Pourquoi, dans le cadre de l’intégrale de l’œuvre avec orchestre de Brahms, ne pas avoir programmé ses cantates ? 

RK : Nous avons prévu son Rinaldo, qui est une œuvre très importante que l’on ne donne jamais. Je ne l’ai pour ma part jamais entendue en concert. Dans le même concert, Manfred de Schumann pour lequel j’ai demandé à Daniel Mesguich, qui fait le récitant, d’engager de jeunes comédiens du Conservatoire, pour leur confier différents petits rôles. C’est très joli, alors qu’on ne l’entend jamais. Je l’ai donné une fois à Montpellier. Ensuite il y a des gens bien qui viennent, Madame Julia Varady, notamment. Il y a aussi une création de Pascal Zavaro avec Kurt Masur.

RM : Vous avez également inscrit deux intégrales Strauss…

RK : Il y a en effet les poèmes symphoniques et les lieder avec orchestre. Le petit Philippe Jordan vient, ainsi qu’un jeune pianiste extraordinaire, qui va venir jouer avec Krivine. Son nom : . Il est impressionnant, ce gamin. Il a dix-sept ans, et il est fabuleusement musicien. Je l’ai entendu en concert à Vienne. Il est incroyable. Il y a aussi Anne-Sophie Mutter, qui viendra deux fois, l’une dans le Concerto pour violon de Brahms, l’autre pour la création française de la Romance pour violon et orchestre de Dutilleux…

RM : Y a-t-il une ligne de force dans la programmation de cette saison de Radio France ?

RK : Il faut que les chefs aient de l’imagination, et qu’ils osent y aller pour faire des choses. Je trouve qu’il y a un problème. Moi, les intégrales, je n’aime pas. A moins qu’elles soient vraiment fortes pour le public. Lorsqu’il s’agit d’une intégrale Beethoven, ce n’est pas trop grave, parce qu’il est important que les orchestres les aient toutes à leur répertoire. Mais, quand on joue par exemple l’intégrale Mahler, on fait le désert autour de soi. Plus personne ne peut faire du Mahler pendant deux ans, au moins. Même chose avec Bruckner. Maintenant, tous les jeunes chefs d’orchestre, à dix-sept ans et demi, demandent à diriger la VIIIe de Mahler !

RM : Maintenant, c’est au tour de Chostakovitch !

RK : Alors ça, c’est le drame ! Mais c’est comme ça. Pour poursuivre la saison de Radio France, nous recevons Mikko Franck, jeune chef vraiment formidable.

RM : Vous avez réuni dans un même concert Lindberg et Dubugnon. Est-ce un défi que vous lancez ? Ne craignez-vous pas le pugilat ?

RK : Il y a aussi la magnifique Christine Schaefer, Christian Zacharias, qui vient aussi nous faire un peu de musique. Et, enfin – et c’est important –, Benvenuto Cellini de Berlioz dans la version originale, dite « de Paris ». Ce concert fera l’objet d’un disque, et nous avons réuni pour l’occasion Roberto Alagna, Laurent Naouri, John Nelson, qui sera au pupitre. La distribution est formidable. Et il s’agit de la première version, la plus longue qui n’a jamais été jouée. Plus loin, Riccardo Muti revient au National.

RM : Vous donnez aussi la Symphonie funèbre et triomphale de Berlioz.

RK : Oui, avec une ouverture de Cherubini et la Quatrième Symphonie de Schubert. La Symphonie funèbre et triomphale est jouée… avec… les deux chapeau chinois. Voilà qui est très important ! C’est la première fois que l’œuvre va être donnée avec ces deux accessoires qui sont pourtant spécifiquement notés sur la partition, mais personne n’ose le faire parce que ces chapeaux sont constitués de rondelles de clochettes que l’on secoue. Impossible de trouver ce type de chapeaux, si bien que nous sommes allés les dénicher au Musée de la musique, Cité de la musique, où nous les avons bien regardés et copiés, avant de les faire réaliser à la Scala de Milan. Nous allons aussi faire la suite de Spartacus de Katchaturian. Maria Joao Pires, qui vient avec Krivine, voilà qui est relativement rare pour être signalé. Il y a aussi Daniel Harding, qui dirige Augustin Dumay dans le Concerto « A la mémoire d’un ange » d’Alban Berg, et j’ai demandé à mon cher ami Bernard Haitink de diriger l’Enfant et les Sortilèges, qui sera précédé de la Jupiter de Mozart. Neville Marriner est également là.

RM : L’on trouve aussi dans la programmation un concert Kaija Saariaho et Thierry Escaich, où il pourrait aussi y avoir quelque tension…

RK : Ces deux compositeurs ne devraient pas poser de problèmes, je pense. Cela devrait aller… Hélène Grimaud vient avec Ingo Metzmacher. Nous rendons aussi hommage à Luciano Berio, avec les sœurs Katia et Marielle Labèque, qui montent le Concerto pour deux pianos sous la direction d’Emilio Pomarico. Plus tard, c’est au tour de Leonard Slatkin, qui dirige entre autres une œuvre de Renaud Gagneux. Puis commence le cycle Brahms, avec Anne Sophie von Otter dans le concerto pour violon et dans le « double », Garrick Ohlsson donne les deux concertos pour piano avec Kurt Masur, qui dirige aussi Vadim Repin dans Dimitri Chostakovitch. Masur donnera également les Tableaux d’une exposition dans la version de Gortchakov. Gortchakov est ce compositeur russe que Staline a prié d’orchestrer Moussorgski parce qu’il ne voulait pas payer de droits à Ravel. Cette orchestration est très jolie. Nous serons les hôtes du Théâtre du Châtelet dans Tannhäuser que dirigera Myung Whun Chung, dans la mise en scène de d’Andreas Homoki. Chung donne aussi Haydn, Mozart et Bizet, et fait avec Waltraud Meier en personne une série de Lieder. Ensuite, Krivine dirige Rinaldo de Brahms et Manfred de Schumann. Peter Eötvös vient à Radio France à la fois comme chef d’orchestre, dirigeant notamment Bartok, dont le Château de Barbe-Bleue, et comme compositeur. Ton Koopman propose une série de concerts avec Christoph Prégardien. Kurt Masur conduit Un Requiem allemand de Brahms…

RM : Il y a une création de Michèle Reverdy, aussi, je vois.

RK : Il s’agit de Lac de lune, que dirigera Kurt Masur. Cette œuvre a été commandée voilà sept ans, et Michèle Reverdy l’a remise au service des commande il y a plusieurs années ! Chung dirigera le Requiem de Mozart, et Haitink revient une seconde fois pour faire la Cinquième Symphonie de Mahler. Paavo Järvi dirige les Symphonies n° 2 et n° 3 d’Honegger…

Propos recueillis le mardi 24 juin 2003.

Crédits photographiques : © Marc Ginot