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Béjart pérennise, Bausch déçoit, Preljocaj confirme

Fin de saison chorégraphique à l’Opéra-Bastille

Quoique troublés par les grèves des intermittents du spectacle, les derniers spectacles de la saison chorégraphique parisienne ont tous pu être donnés, même partiellement.

Béjart au passé et au présent

, encore et toujours ! Avec du neuf comme avec du vieux, l’habile magicien remplit l’Opéra-Bastille pour quinze représentations historiques d’un spectacle en quatre parties. Historiques à plus d’un titre car les nostalgiques du Béjart, dont la popularité était à son comble à Paris dans les années soixante-dix, ont retrouvé cet Oiseau de feu créé par la même compagnie au Palais des Sports en 1970. Chacun, selon ses souvenirs et son parcours personnel en trente ans d’évolution de la danse contemporaine, a pu juger si cette pièce, à l’époque d’un violent impact dramatique, a bien subi l’épreuve des ans. Benjamin Pech, qui défendait le rôle-titre (en alternance avec Nicolas Le Riche) n’était peut-être pas, ce soir-là et sur une si grande scène, le meilleur défenseur de la cause. Le pas de deux réglé en 1966 pour Jacqueline Rayet et Jean-Pierre Bonnefous sur le Quatuor opus 5 d’Anton Webern, en revanche, est du meilleur Béjart. La pureté, l’économie du vocabulaire chorégraphique à l’instar de celles de la musique qui l’a inspiré, sont indémodables. Défendu ce soir-là par deux premiers danseurs, Delphine Moussin et Hervé Moreau, et quatre musiciens solistes de l’Orchestre de l’Opéra assis sur scène sur quatre chaises, ce Webern, opus V brillait comme un pur joyau dans ce programme.

Pour Phrases de Quatuor, les mêmes quatre chaises étaient occupées par quatre danseuses tricoteuses à qui Manuel Legris, soliste de cette création mondiale que lui offre alors qu’il est au sommet de sa carrière de danseur-étoile, ne rend pas la tache aisée. Ce collage musical de Pierre Henry qui utilise principalement des extraits de quatuors de Schubert et des citations de Pelléas et Mélisande est un long solo de quatorze minutes dans lequel Legris montre la grande étendue de sa technique, fait la démonstration de son extraordinaire souplesse et lit quelques phrases extraites de « Lettres à un jeune danseur » du chorégraphe, avec beaucoup de sincérité et de savoir-faire. Du plutôt bon Béjart d’aujourd’hui, mais difficilement une pièce de répertoire. On n’en dira pas autant du Mandarin merveilleux créé à Lausanne en 1992, et dont c’était l’entrée au répertoire de l’Opéra de Paris. On espère l’y voir souvent tant est grand son impact dramatique. Dans une esthétique à la Fritz Lang (décors de Stefano Pace), il a substitué à la prostituée un travesti (l’étonnant Malory Gaudion, mélange de cynisme et d’humanité) et à un des clients, un Siegfried en peaux de bête (Grégory Domaniak). Le Mandarin est un Chinois en costume Mao que le ténébreux Kader Belarbi incarne avec beaucoup de mystère et le Souteneur abject de Yann Bridard achève de caractériser ce superbe tableau qui tient autant dans les performances individuelles que dans les effets de groupe. Vello Pähn et l’Orchestre de l’Opéra donnaient toute sa dimension tragique à la superbe partition de Bartók. Du très grand Béjart, assurément !

Les héros fatigués de Wuppertal

Chaque année attendus avec impatience par des hordes de fans que le Théâtre de la Ville ne peut jamais contenir, et le Tanztheater Wuppertal ont cette fois un peu déçu avec Pour les enfants d’hier, d’aujourd’hui et de demain. Même les héros ont le droit d’être fatigués ! On a eu l’impression d’y retrouver les mêmes petits gags qui émaillent toujours agréablement ces spectacles fleuves et surtout moins de danse. Dans ces conditions, la démesure d’un spectacle de presque trois heures dans la seconde partie duquel l’inspiration paraissait souvent en panne, paraît insurmontable dans un théâtre dont la climatisation est aussi mauvaise que la sonorisation.

Le Roméo et Juliette noir et violent de Preljocaj clôt avec succès la saison chorégraphique parisienne

La Compagnie a présenté au Théâtre des Champs-Élysées, où elle était invitée pour la première fois, sa version révisée de Roméo et Juliette. Ce ballet, commandé en 1990 par l’Opéra de Lyon à et au créateur de bandes dessinées Enki Bilal, est entré en 1996 au répertoire de la Compagnie , aujourd’hui installée à la Cité du Livre d’Aix-en-Provence. La saga des Capulet et des Montaigu est revue à la lumière de l’évolution du monde. De l’évocation des pays de l’Est à une dimension plus universelle, elle se situe quelque part dans un monde futuriste et carcéral à la façon de George Orwell. La musique de Prokofiev en est toujours la trame musicale mais est souvent interrompue par une musique vaguement cosmique de Goran Vejvoda qui ajoute au climat violent et lugubre. Plus de pointes mais des danseurs pieds nus pour exprimer une lutte sans merci entre l’univers des dirigeants, incarné par la famille de Juliette, à celui des exclus et opprimés des amis de Roméo. Preljocaj utilise largement les citations du West Side Story de Jérôme Robbins, dans les « ratonnades » entre les deux clans pour faire allusion au Front national que le chorégraphe combat depuis son départ de Toulon-Châteauvallon. Même si les danseurs du Ballet Preljocaj d’aujourd’hui sont moins bons que ceux d’il y a dix ans, la chorégraphie, dans une ambiance noire et étouffante prend un relief considérable. Un très beau succès pour la clôture de la saison chorégraphique parisienne.

Photographie, droit réservé.