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Maria João Pires, fièvre russe et pâleur mozartienne

Après un premier concert donné dans le cadre du Festival « Toulouse les Orgues », l’orchestre de chambre national de Toulouse entamait ici sa saison 2003/2004 à la Halle aux Grains. Inaugurant le défilé de solistes renommés que a invité cette année -Nora Gubisch, Boris Berezovski, Brigitte Engerer, Michaël Levinas, Elisabeth Chojnacka entre autres- la pianiste était très attendue dans la sonate pour alto de Chostakovitch, un compositeur auquel on ne l’associe guère.

Dans cette œuvre à l’atmosphère raréfiée, empreinte d’une solitude extrême, parfois aux limites du silence, la complicité évidente des musiciens nous a valu un très beau moment de musique, lui passionné et engagé, elle plus pudique. Pas d’éclat inopportun, un climat austère servi avec une profondeur et une émotion pleine de retenue véritablement poignantes.

Mais, en revanche, petite déception quand, au lieu des Impromptus de Schubert annoncés, on n’eut droit qu’à une seule pièce, certes très belle, le Klavierstücke D 946 N°1. Cette œuvre sombre et impétueuse trouvait sous les doigts de la pianiste portugaise une interprétation très nuancée dont le rubato accusait les contrastes et les brisures de l’écriture, au point, parfois, de laisser dans l’ombre les effets d’oppositions rythmiques cherchés par le compositeur. Surtout, on pouvait déplorer ici le choix d’un instrument de concert Yamaha dont le son court et voilé, sans doute excessivement harmonisé, sans projection et cependant métallique dans les basses et les nuances forte, noyait tout clarté d’articulation.

La symphonie de Chambre, sobre et engagée permettait de constater qu’après une année de flottement, l’orchestre paraît avoir retrouvé sa cohésion et son envie de jouer; bon équilibre des pupitres et mise en place précise, même si la pâte sonore reste un peu légère en regard des ensembles russes qui ont servi l’œuvre.

Il est étrange de retrouver presque inchangé le Mozart de près de trente ans après ses enregistrements pour Erato. Même jeu au staccato uni, sans grand contraste dynamique qui entend apparemment retrouver les qualités sonores du piano-forte, ce qui explique le choix d’un instrument aussi glauque. Mais, depuis, bien des pianofortistes ont montré plus de passion et d’ampleur, démodant déjà cette prudence expressive, et Kempff ou Casadesus naguère, Zacharias aujourd’hui, ont révélé dans cette œuvre bien des dimensions que méconnaît cette interprétation lisse et sans relief. Ce Mozart d’une indéniable qualité technique, poudré, millimétré et joliment nuancé jusqu’au sentimental -l’adagio lent et romantisé à l’excès en devient presque doucereux- peut avoir ses adeptes, il peut aussi paraître compassé, sans chair ni passion, d’autant que l’accompagnement très soigné de l’orchestre cultivait la même retenue.

Bien sûr, ces réserves toutes personnelles quant à l’esprit ne peuvent occulter le soin de la lettre, mais il paraît cependant indéniable que le Chostakovitch inusuel montrait la pianiste sous un jour plus intéressant, d’autant que la prestation de à l’alto, générosité et beauté sonore conjuguées, était de tout premier plan.

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