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La Belle au bois dormant et le Titan

Orchestre National d’Ile de France

Intitulé « Sur les hauteurs de Vienne », ce concert de l’Orchestre National d’Ile de France proposait deux moments forts de la production musicale élaborée à Vienne à quelques décades d’intervalle. , jeune chef autrichien né en 1966 a mené avec maestria la phalange qui lui a été confiée d’un bout à l’autre de ce concert très applaudi. Formé notamment auprès de Michael Gielen et de Pierre Boulez, Sallaberger se montre très actif dans les pays germaniques, mais demeure encore relativement méconnu dans l’hexagone. Pour cette apparition parisienne, il a pris le parti –hardi s’il en est– de proposer un programme dont ses deux maîtres précités se sont fait avantageusement les dépositaires au cours de leur longue et glorieuse carrière. Et l’on ne peut s’empêcher de penser que la qualité de la prestation entendue au Théâtre Mogador est l’expression d’un aboutissement, peut-être d’une filiation, dans le parcours et la formation du jeune directeur musical.

Pour ouvrir les feux, l’orchestre accueillait de surcroît la violoniste , que le public de Paris connaît bien puisque, installée depuis quelques années dans la capitale, elle s’y produit très régulièrement. Vêtue d’une longue robe rouge, a empoigné son Stradivarius portant le nom paraissant prédestiné de « La Belle au bois dormant » afin de discourir avec grâce et intensité à la faveur de l’écriture troublante et tortueuse d’. Composé à la mémoire de Manon Gropius, fille d’Alma Mahler et de Walter Gropius décédée à l’âge de 18 ans en avril 1935, le concerto de Berg allie le lyrisme soutenu de l’archet soliste à l’abstraction apparemment chaotique de l’écriture dodécaphonique. Infiniment sensuelle, l’interprétation d’ marie un sens inouï du phrasé à une intensité certes retenue mais constamment soutenue, avec un vibrato maîtrisé et une conduction parfaite du flux soliste. Primée pour ses enregistrements de Bartók et Fauré (CD Harmonia Mundi) et des concertos de Haydn (CD Pan Classics), la jeune soliste confirme, si besoin est, ses excellentes qualités d’interprète au travers d’une œuvre phare de la littérature concertante pour violon du XXe siècle. Dans cette première partie de concert, on retiendra de la direction de Sallaberger le sens bienvenu de l’équilibre qui a pourvu à l’intelligibilité de la partie soliste de l’œuvre, trop souvent noyée chez ses homologues par l’ampleur du dispositif instrumental. La disposition quelque peu clairsemée des musiciens a vraisemblablement contribué, aussi, à la lisibilité de la trame orchestrale ; des sièges vacants destinés aux pupitres supplémentaires engagés dans l’aventure « titanesque » annoncée en deuxième partie ont aéré la disposition des pupitres.

Ovationnée par le public, est revenue pour jouer Bach le temps d’un bis. Un bref moment porté par la grâce et la rigueur tout intérieure et recueillie de la musicienne. Les ornements discrets qu’elle a laissé éclore quasi subrepticement ont particulièrement séduit. Ou comment apposer sans extravagance virtuose le sceau d’une grande artiste…

Après la pause, changement de perspective et retour dans le temps pour aller à la rencontre de la première symphonie du legs mahlérien. Remaniée à plusieurs reprises par son auteur et finalement privée de son deuxième mouvement (Andante), la Symphonie n°1 ne revêtira son aspect actuel qu’en 1896, après quelques autres réaménagements de l’orchestration. C’est dans son habillage définitif que le poème symphonique devenu symphonie, libellée « Titan » par Mahler en référence inavouée au roman éponyme de Jean Paul Richter, a été présenté par l’orchestre et le chef autrichien. Si le National a donné à entendre quelques imperfections des attaques (chez les bois) et des interventions vaseuses de la part des cors, a toutefois su en extraire une intensité réjouissante ainsi que construire des crescendos intenses sans fanfaronnades mugissantes. L’apothéose du premier mouvement a été portée par la netteté des intentions et l’éloquence sans concession de la gestique du chef. Dépeignant avec allégresse les épisodes joyeux, à l’image du thème commun aux « Lieder eines fahrenden Gesellen », l’Autrichien a su en outre installer le mystère et, aussi, inviter à la danse dans le deuxième mouvement. Sous sa direction, le troisième mouvement calqué sur « Frère Jacques » en mineur s’est paré d’un visage funèbre, hélas émacié par le phrasé timoré des cordes graves lors de l’exposition du thème. Le dernier mouvement, brillant et tempétueux a emporté l’adhésion du public qui s’est empressé de manifester son enthousiasme pour ce jeune chef très prometteur, invité régulier de l’Orchestre National d’Ile de France. Assurément une très bonne idée.

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