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Argerich embrasse Beethoven

La sortie d’un nouvel enregistrement de constitue toujours un petit événement dans le cercle des mélomanes. Incroyable phénomène, aussi imprévisible que généreuse, la Lionne est devenue depuis ses débuts aux Concours de Bolzano et Genève à la fin des années 1950, une véritable légende. L’une des très rares artistes « classiques » vivantes à avoir de si fervents admirateurs à travers le monde. Une diva du piano… Ses enregistrements mythiques sont légion, du fameux récital Chopin de 1965 enregistré dans la foulée du Concours de Varsovie au célébrissime Troisième concerto de Rachmaninov capturé sur le vif avec Riccardo Chailly, en passant par de nombreux disques réalisés avec ses amis à deux piano ou en ensembles de chambre. Cette pratique de la musique entre amis est d’ailleurs essentielle à … La générosité n’est pas un vain mot pour cette grande artiste. Outre ses amis de toujours, avec lesquels elle revisite sans cesse et avec bonheur les grandes œuvres du répertoire (Nelson Freire, Misha Maïsky, Gidon Kremer, Ivry Gitlis…), elle supporte de plus en plus de jeunes musiciens qu’elle invite à se produire à ses côtés dans les festivals qui lui sont consacrés, à Bolzano ou en à Buenos Aires.

Las, les derniers disques de La Argerich ont souvent mis en évidence son manque de discernement dans le choix de ses nouveaux partenaires, et ont conduit à des enregistrements bien décevants, tels ses récents concertos de Schumann successivement avec Chung et Rabinovitch ou encore un Triple concerto de Beethoven bien fade et apparemment bâclé. Rien de tout cela dans la nouvelle publication présentée par Deutsche Grammophon. y retrouve un partenaire éclairé en la personne de * à la tête du , un ensemble composé de jeunes musiciens venant de l’Europe entière. Et ce nouveau disque intéressera doublement les fans de la pianiste argentine, car non seulement il signe les retrouvailles de deux des plus grandes personnalités musicales actuelles, mais il constitue également une première dans la discographie officielle de la pianiste. En effet, comme le signale le sticker apposé par la marque jaune sur la pochette du Cd, il s’agit du « Martha Argerich’s first-ever recording of Beethoven’s third concerto ».

Tout aficionado digne de ce nom de la musicienne possède quelque pirate pris sur le vif de cette œuvre, avec des chefs et à des dates plus ou moins bien connus. Néanmoins, cette publication est d’autant plus intéressante qu’elle signe un retour d’Argerich à cette partition délaissée de son programme de concertiste depuis plus de 20 ans ! Le couplage est moins original, puisqu’il s’agit de la troisième gravure par la pianiste du second concerto du même Beethoven, œuvre qu’elle programme régulièrement lors de ses concerts**. Les enregistrements des deux concertos ont été réalisés en public au Teatro Comunale de Ferrare, respectivement en Février 2002 (Concerto opus 19) et Février 2004 (Concerto opus 37). La conception qu’à du Concerto opus 19 la pianiste argentine n’a pas grandement changé depuis ses précédentes tentatives au disque. Clarté, brio et humour sont les qualificatifs qui semblent le mieux convenir à cette interprétation. On soulignera le beau dialogue de l’Adagio, chanté par Argerich comme une tendre romance amoureuse. L’accompagnement d’Abbado est impeccable, même si la tendance à limiter un peu trop systématiquement les vibratos aux cordes déçoit. Cette tendance, héritée des conceptions baroques à la mode, ne nous semble pas particulièrement indiquée chez Beethoven. Pour cela, et malgré la magnificence de l’Orchestre , on préfèrera la version qu’Argerich avait gravée avec Giuseppe Sinopoli pour Deutsche Grammophon. Le grand intérêt du présent album réside surtout dans cet inédit dans la discographie de Martha Argerich que constitue le Concerto opus 37. La direction de est ici bien plus intéressante encore, avec une attention de tous les instants portée à la soliste argentine, et un sens de la couleur orchestrale tout à fait singulier. Les contrechants orchestraux y gagnent en clarté, et la qualité des jeunes instrumentistes de l’Orchestre est confondante. Un seul exemple : le motif de basson suivant la cadence du premier mouvement. Celui-ci passe inaperçu dans nombre de versions, alors qu’ici, il est souligné (et de quel manière… Quel instrumentiste !) et apporte une couleur inédite. L’Allegro initial est abordé avec urgence, comme l’annoncent les gammes un peu bousculées de la pianiste. Le dialogue avec l’orchestre est permanent, avec une Argerich particulièrement à l’écoute de ses partenaires. Le plaisir de jouer ensemble se ressent très nettement, et ce concerto — le seul écrit en mineur par Beethoven — sent bon la joie de vivre. L’Adagio est recueilli à souhait, somptueux nocturne. Argerich n’y est pas seulement divinement accompagnée par Abbado ; elle sait également se contenter du second rôle et accompagner les solistes de l’orchestre. Belle atmosphère presque chambriste donc (quel dialogue entre la pianiste et les instrumentistes à vents !). Le Finale est plus insouciant, danse effrénée emportant tout sur son passage, jusqu’à une coda jubilatoire.

Une version très latine finalement, bien différente de la version germanique Backhaus — Böhm que Martha Argerich cite comme référence. Le couple Argerich — Abbado fonctionne à merveille, comme ce fut déjà le cas par le passé. Et s’il ne s’agit certes pas d’une référence absolue, cet album n’en reste donc pas moins extrêmement recommandable.

* On se souvient de leurs précédentes collaborations dans des concertos de Prokofiev (n°3), Ravel (Sol Majeur, à deux reprises), Chopin (n°1) et Liszt (n°1) qui font encore de nos jours figures de références. Ils se retrouvaient dans le courant des années 90 pour enregistrer Scriabine (Le Poème du Feu), Strauss (Burlesque) et Tchaïkovsky (Concerto n°1).

** Première gravure au début des années 1980 avec la pianiste dirigeant elle-même le London Sinfonietta (EMI, reparu récemment dans un coffret RCA), puis en 1985 avec le regretté Giuseppe Sinopoli (DG).