- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Robert Craft : Aimez-vous Webern?

Igor Stravinsky avait dépassé les 70 ans quand il commença à composer de la musique sérielle, sous l’influence du alors tout jeune . Ce dernier, autant disciple que pédagogue, fasciné aussi bien par le créateur du Sacre du Printemps que par Webern, avait réussi le mystérieux prodige de convertir le vieux compositeur à une forme d’écriture auquel il était resté étranger depuis les années 1910. Au soir de sa propre vie, veut nous faire entrer à notre tour dans la magie énigmatique de Webern. Tout irait très bien s’il n’y avait pas Boulez.

Car Pierre Boulez, 80 ans cette année soit la même génération que Craft, a signé des enregistrements de référence, donnant à ces œuvres sibyllines une densité inouïe, lapidaire, mais que l’on pourra trouver somme toute intimidante. Robert Craft lui, né à la même époque mais de l’autre côté de l’Atlantique, est pédagogue avant d’être chef d’orchestre, et veut s’adresser au plus grand nombre. Webern fait peur par la rigueurdécantée de ses compositions? Craft fluidifie la ligne, gomme les aspérités, réduit les silences, en un mot il désacralise. La brièveté des œuvres (12 œuvres concentrées ici en 80 minutes) est déconcertante pour l’amateur de Schubert ou de Mahler? Craft prend soin du livret (malheureusement seulement en anglais et allemand), où il signale les œuvres phares, révèle les moments clés pour mieux pénétrer dans l’œuvre. Jusqu’au texte de présentation au verso qui se veut accrocheur au-delà du raisonnable en assurant que les Six pièces, op. 6 et le Concerto pour 9 instruments sont les œuvres «les plus populaires » de Webern. C’est sans doute vrai, à condition de savoir qu’aucune œuvre de Webern n’est à proprement parler « populaire », en tout cas à ce jour.

Les interprétations des œuvres chambristes peuvent manquer de soyeux (les aigus tendus de Jennifer Welch-Babidge) ou de liant (les Variations pour piano), l’orchestration par Webern des Danses Germaniques de Schubert est jouée d’une manière lisse jusqu’à l’ennui, mais pour le reste Webern résonne ici comme un ami de longue date. Robert Craft est parvenu à son but : il met Webern à notre portée. C’est sans doute ainsi que Craft avait entraîné Stravinsky dans les délices de la musique sérielle.

(Visited 193 times, 1 visits today)