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Les 120 ans de l’Opéra de Nice

Aïda souffle

En programmant Aida, l’opéra de Nice reprend une partition liée à son histoire. C’est en effet l’ouvrage de Verdi qui inaugura, il y a exactement 120 ans, le « Nouveau Théâtre », édifié par l’architecte niçois François Aune, le 7 février 1885. Anniversaire oblige, puisque le théâtre fête en ce début d’année ses 120 ans justement, l’ouvrage verdien s’imposait donc et c’est le directeur du lieu, Paul-Emile Fourny qui signe la mise en scène de la nouvelle production. D’emblée, c’est le rapport spécifique des Niçois et de l’opéra égyptien, inscrit – au sens premier du terme – dans les annales de leur opéra, que met en lumière le dispositif scénique. On aura remarqué pendant toute la durée du spectacle, ce rayon de lumière – pyramidal, en accord avec le style des monuments bordant le Nil (!) – qui éclairait le titre de l’opéra, « AIDA », inscrit sur la troisième corbeille de droite, élément « ordinaire » de son décor dans une salle somptueuse qui par ailleurs, affiche d’autres ouvrages du répertoire.

Nous voici donc en présence d’une partition qui fit escale après sa création au Caire en décembre 1871, à Nice, quatorze années plus tard, au moment où les habitants découvraient leur nouvel opéra flambant neuf : ainsi, pendant l’ouverture, « la bonne société et le bon peuple » – pour reprendre les indications du programme – circulent dans le lieu, yeux écarquillés, mines visiblement réjouies. Au dernier acte, le décor répète sur scène, les loges de la salle du théâtre ; disposition en miroir qui offre un écrin fermé, parfaitement adapté au sentiment d’étouffement fatal propre au duo final où le couple des condamnés – Aida/Radamès – paraissent alors qu’ils vont mourir, enterrés vivants. La réussite de cette lecture tient à un savant équilibrage qui sait nous rappeler ce que trop peu de productions explicitent : Aïda est tout autant un opéra flamboyant qu’un ouvrage chambriste. Beaucoup préfèrent grossir la fresque spectaculaire des grands effectifs au détriment du drame où des individualités s’opposent. Ici, les tableaux collectifs convoquent la puissance pharaonique : Ils savent éviter le dérapage hollywoodien tout en exprimant l’autorité souveraine d’un état parfaitement hiérarchisé (grâce au chœur de l’Opéra, soigneusement préparé).

Sur les planches, la réalisation visuelle est honnête et efficace, conférant à la production sa cohérence dramaturgique. qui a conçu décors et costumes, connaît visiblement son sujet, et sur les traces des archéologues soucieux d’exactitude, nous restitue le raffinement de la Cour Pharaonique alors à l’apogée de sa grandeur, celle du Nouvel Empire ; avec justesse et sans débordement, il aime – et nous aussi – ressusciter entre autres, perruques à degrés et lins plissés, soit l’ordinaire élégant des « antiques égyptiennes ». La scène des « appartements d’Amneris » (début de l’acte II) est en ce sens la plus réussie : élégie du chœur des suivantes, solitude de la Princesse en proie au doute et à la jalousie, à peine bercée par la danse du ventre d’une esclave des plus suaves…

La direction des acteurs compense avec raison un opéra qui est par ailleurs, « archéologique », d’où ce foisonnement habituel des images et des références qui est une tentation confortable. Là aussi, au choix mesuré des décors, le plateau vocal réuni à Nice, apporte son indéniable cohérence, car tous les chanteurs sont d’un engagement expressif peu commun. La lisibilité du drame passionnel, celui qui se trame au sein du quatuor tragique -Amnéris/Radamès et Aïda/Amonasro – gagne indiscutablement en relief et en vraisemblance. Tous sans exception ne déméritent pas mais s’il fallait distinguer un tempérament particulier, l’Amneris de la napolitaine , véritable machine à fulminer, a déployé une rage dans le grave, réservant pour sa désolation à l’Acte IV, une énergie profonde très émouvante, rongée par un remord incontrôlé. Dans la fosse, à son aise dans ce répertoire, le maestro Maurizio Arena dirige le Philharmonique de Nice sans pesanteur, avec l’efficacité que lui confère son expérience du lyrisme verdien.

Pour ses 120 ans, l’Opéra de Nice en grande forme, comme inspiré et aussi régénéré par le feu communicatif de ses ressources propres – celles de son directeur metteur en scène, celles du chœur et du ballet de l’Opéra – a démontré que s’agissant d’Aïda, il était question d’une affinité contagieuse pas simplement historique : surtout musicale.

Crédit photographique : ©Opéra de Nice, R.O