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Cazzati, Requiem et Psaumes

poursuit ici son exploration de la choralité baroque italienne. Il a même donné sa pleine mesure, souvent très inspirée, en lisant les pages oubliées de la doxologie romaine du Seicento (XVIIe siècle) : Vêpres à quatre chœurs de Stefano Fabri, mort en 1657 (Astrée) ; mais aussi celle des grands fresquistes flamboyants du XVIIIe, Bencini et Jommelli, compositeurs à la notoriété européenne et dont il a choisi de révéler la splendeur des Vêpres romaines(également chez Astrée). La Rome des papes a imposé son esthétique, suscitant un modèle acclimaté par d’autres villes de la Péninsule, telle Bologne. En témoigne l’art de qui dévoile dans le présent album, – cf. le livret du cd- « la spécificité bolonaise ». Maître de Chapelle à San Petronio jusqu’en 1671, Cazzati, lui-même prêtre, développe un style personnel dont la singularité provoqua les foudres des locaux : l’organiste Arresti et le compositeur Lorenzo Perti. Critiqué, l’homme nous livre ici sa pleine maturité, l’essence de son art, l’exigence d’un fervent sincère.

Nous voici à l’époque du Premier Baroque, à l’heure du XVIIe où prospère le stile nuovo depuis Monteverdi. A Rome, sur les traces de Cavalieri, Carrissimi articule dans une langue théâtrale épurée, les thèmes de l’Histoire Sacrée, dans ses oratorios qui sont les modèles du genre. Cazzati puise chez ses aînés sans démériter. Le CD révèle même qu’il soutient leur comparaison tant il assimile parfaitement l’alternance structurelle : prières individualisées pour voix solistes/doxologie chorale. Il cisèle l’impact du verbe grâce à une écriture musicale extrêmement raffinée qui sait se soumettre aux accents du texte. A l’égal des « maîtres » vénitiens et romains, l’articulation cazzatienne enflamme le théâtre des passions implorantes : cette Messe de Requiem (première mondiale) et les psaumes pour les défunts, édités en 1663, dressent de puissantes arches doxologiques et gravent de sublimes miniatures psychologiques. L’attention portée à la projection strophique du texte, soutenu et commenté par la musique, l’expressivité agissante de la langue ni appuyée ni maniérée – ce en quoi réussissent plutôt bien les interprètes – nous offrent fidèle à l’idéal esthétique du siècle, une peinture musicale du mot.

Si l’on écarte quelques ombres au tableau dont le soprano aigre et sans élan de Carolina Gauna, l’effusion des troupes réunies par Fabre-Garrus exalte les tourments inquiets des pénitents. Le compact-disque fixe le concert donné au dernier festival de Sablé. Ici les interventions vocales, chorales ou solistes se font incantations dont la déploration intense entend rompre l’autorité divine en suscitant sa pitié miséricordieuse. Cazzati excelle dans les épisodes où le rappel des vanités humaines et de l’inéluctable Mort réclame un Dieu Rédempteur qui sait pardonner et absoudre. En ce sens, l’exceptionnelle crudité du Motet pour l’Elévation à 3 (plage 16) démontre la vision désillusionnée d’un Cazzati « Carrissimien », proche aussi des Romains, Mazzochi ou Marazzoli. Le trio masculin brosse un tableau édifiant de la misère terrestre : les chanteurs incisent l’éloquente déploration des « gémissants » accablés par la terrifiante Faucheuse. L’intense prière à trois justifie pleinement cette lecture et la musique réconciliatrice entre âmes en souffrance et Christ compassionnel, dévoile un compositeur des plus originaux dans la veine carissimienne.

Tracée par l’action visionnaire du défunt Jean Lionnet, la voie musicologique qui s’intéresse à la place de la dévotion romaine et de son influence, trouve grâce à et son équipe, des ambassadeurs convaincus dont chaque lecture dévoile sans l’épuiser, l’infini foisonnement de la création musicale à l’époque des peintres Caravage, Guerchin et Poussin. La perspective est tracée. Souhaitons que paraissent de prochains témoignages tout aussi révélateurs.