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Le madrigal monteverdien aux rives de la fière Albion.

Dido ans AEnas

Est-il nécessaire de préciser que le spectacle présenté le 8 avril – la première partie se consacre exclusivement aux madrigaux de Monteverdi, la seconde à l’opéra Didon et Énée de Purcell – forme un ensemble cohérent non seulement par son atmosphère féerique ou fantasmagorique mais plus encore dans son prolongement dramatique ?

Madrigaliste de génie, Monteverdi imprima une forme nouvelle à son art, portant à leurs effets ultimes, tous les caractères stylistiques du genre jusque-là ébauchés. Ainsi, le madrigal, par la diversité des sentiments alliée à une psychologie plus fine, devient une arme invincible qui touche le cœur humain. La conséquence la plus bénéfique est sans doute qu’il suscita une floraison de chefs-d’œuvre en Angleterre, où tous les compositeurs – , , Orlando Gibbons, , sans omettre – purent s’abreuver à sa source intarissable.

Pourtant, la musique de se suffit à elle-même et résume la vie musicale anglaise dans la seconde moitié du dix-septième siècle. Sa mort prématurée n’en est que plus tragique. Elle nous prive de l’éclosion d’un théâtre lyrique anglais à l’instar de la tragédie en musique en France. reste une exception, il demeure l’Orpheus Brittanicus, le plus grand compositeur de son pays. Nous savons peu de choses sur son unique opéra et pas davantage sur sa vie. On dénote l’influence de Lully mais surtout du mask anglais. Vénus et Adonis de est le modèle avoué de Didon et Énée et les deux tragédies ont en commun le thème de la fatalité du destin.

L’action dans Didon et Énée s’inspire de Virgile. À Carthage, on prépare les épousailles de la reine Didon avec le héros troyen Énée. Mais les sorcières complotent la chute de Didon et la destruction de Carthage. Un esprit infernal sous les traits de Mercure ordonne à Énée de poursuivre son périple vers l’Italie où, selon la volonté des dieux, il doit fonder l’empire de Rome. Désespérée, Didon fait ses adieux à la vie.

Opéra expressif qui va droit au but. Le lamento final de Didon nous arrache les larmes. «Thy hand, Belinda, darkness shades me» (Ta main, Belinda, les ténèbres projettent sur moi leur ombre). C’est le destin tragique d’une femme profondément blessée, brisée par l’amour et le destin, ne trouvant comme seule issue, la mort. La Didon bouleversante de la mezzo , à la voix ample, convient idéalement au personnage. Elle incarne à merveille les tourments d’une femme délaissée. Il en va de même de la Belinda d’Allison Angelo à la voix chatoyante, aux airs plus variés. Seul, le tiède Énée d’ souffre un peu, à l’étroit dans son carcan et peine à faire ressortir son amour pour la reine. Partition émouvante, on passe du récitatif à l’arioso, de l’arioso à l’air et cela nous relie au grand maître italien Monteverdi. Mais cette réussite, cette grande unité stylistique nous la devons essentiellement aux stagiaires de l’Atelier lyrique de l’Opéra de Montréal en collaboration avec les étudiants de l’École nationale de théâtre du Canada (ENTC) et le Monument-National. Ils ont su produire un spectacle enchanteur, éblouissant avec des moyens plutôt limités. La musique de Monteverdi et de Purcell en rehausse la valeur, avec son alternance fluide entre récitatif, arioso et air. Car il y a un lien, des passages obligés entre la musique de l’Italien et celle de l’Anglais.

La mise en scène confiée à François Racine, reste dépouillée, se concentrant essentiellement sur les éléments humains de la tragédie. Les différents tableaux campent d’emblée l’action et les costumes rajoutent à l’étrangeté et participent à l’efficacité théâtrale. Malgré quelques passages laborieux, les chœurs chantent juste.

À la direction d’orchestre, , amoureux de ces partitions, scrupuleux des tempi et toujours aussi attentif aux chanteurs, rajoute une dimension humaine par sa battue tendue et précise.

Dans une société où se confond trop souvent culture et divertissement, il est sans doute rassurant de voir de jeunes chanteurs pleins de talent et de ressources, se mesurer à de grands compositeurs. Cela n’appelle aucunement la condescendance. Le spectacle est admirable. La première partie avec les poignants madrigaux de Monteverdi campe le décor, donne une couleur et imprègne l’atmosphère d’odeurs et de sons capiteux qui ne se démentira pas de la soirée. La rapidité de l’action de Didon et Énée en fait un opéra expressif. Unité organique de l’ouvrage et cohérence tonale, trois actes concis et une musique qui ne peut s’attarder et va à l’essentiel.

Il en résulte un spectacle séduisant, visuellement attrayant où les voix bien toujours bien employées savent nous émouvoir. On sort du théâtre, éblouis de cette soirée, emportant le «Remember me» aux accents poignants.

Crédit photographique : © Yves Renaud

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