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Ensemble vocal Mora Vocis

ResMusica : Comment est né Mora Vocis ?

Anne Paris : C’était un groupe amateur créé par Anne-Marie Deschamps pour le plaisir de redécouvrir le répertoire médiéval en le dépoussiérant et en le dynamisant, loin de l’idée de « musique planante » véhiculée par certains médias. Peu à peu l’ensemble s’est réduit et professionnalisé, et a multiplié les expériences scéniques pour mettre en valeur les lieux de prestation.

RM : Outre le répertoire, quelles sont les spécificités de Mora Vocis dans vos approches musicales, votre apprentissage ?

Caroline Marçot : La continuité, la logique des choses. Le chant grégorien est la transmission orale d’une pratique qui se trace dans un parcours.

AP : L’importance du texte. Nous cherchons à trouver comment les modes utilisés s’articulent avec le texte chanté.

CM : Nous considérons que la polyphonie apporte une couleur supplémentaire au texte. Ainsi toutes les voix sont interchangeables, et nous pouvons avoir différents rôles dans une même pièce selon les représentations.

AP : Cela favorise l’écoute et donne ce coté artisanal à notre travail. Nous recréons.

RM : Dans le même ordre d’esprit quelle est l’originalité de Mora Vocis par rapport aux autres groupes de musique médiévale ?

CM : Nous constatons ce que cette pratique nous apporte pour nos prestations scéniques ou commandes. Nous essayons d’analyser comment nos oreilles contemporaines appréhendent ce répertoire. D’où nos confrontations avec la musique contemporaine, notre mise en espace sonore des lieux que nous investissons.

RM : Justement ces lieux, les choisissez-vous ? Comment les occupez-vous ?

AP : On prend ce qu’on nous donne. Nous nous adaptons. (rires)

CM : C’est une partie de notre instrument.

AP : Nous nous adaptons car notre travail est celui d’un artisan. Nous travaillons sur la couleur, l’harmonie des voyelles selon la configuration du lieu.

RM : Cette adaptation est instinctive ?

AP : Intuitive plutôt avec l’acquis des années de pratique, et l’aide de spécialistes en architecture. Le travail sur le corps a été aussi important, nous avons souvent collaboré avec des danseurs ou chorégraphes, tels Régine Chopinot. L’occupation de ces lieux chargés d’histoire, cette mise en musique de l’espace a permis en sortant du cadre formel du concert d’attirer un nouveau public.

RM : Comment élaborez-vous votre répertoire ?

CM : Pour l’Amante nous avons recherché un répertoire « féminin ».

AP : Il faut que les textes concordent entre eux. Chez Hildegard von Bingen la thématique du Cantique des Cantiques est omniprésente.

RM : Et comment choisissez vous le répertoire contemporain ?

AP : Le contact humain est très important. Jean-Jacques Di Tucci nous connaît depuis longtemps. nous avait permis par écrit d’adapter une de ses pièces a capella pour notre effectif. Il nous a ensuite rencontré et a été très touché de notre interprétation. Mais nous avons aussi des compositeurs dans Mora Vocis.

CM : Au départ j’avais juste confié à Mora Vocis quelques partitions. Elles les ont trouvées très intéressantes et ont voulu les inclure dans leurs spectacles. Mais une des chanteuses est partie peu avant… d’où mon intégration dans le groupe! (rires) Pour un compositeur travailler sur la spatialisation, l’oralité et la mémoire est un vrai défi créatif.

RM : Qu’est-ce qui guide vos choix ? Les répertoires que vous abordez sont immenses…

CM : Avant tout la vocalité.

AP : Et le thème sacré. Nous avons souhaité garder un répertoire en latin, à de rares exceptions près.

CM : Le choix est aussi collégial : il faut que cela plaise à toutes.

RM : Envisagez-vous de partir à la découverte d’autres répertoires, tel la Renaissance ?

AP : Oh non! Dès l’apparition de la tierce cela devient décadent! (rires)

CM : En fait le répertoire Renaissance par son coté très rhétorique, sa vision pratique du texte, sa conception finale et non cyclique du temps, et son coté très solfégique nous intéresse moins. La part de transmission orale, principe de Mora Vocis, y est moindre. La musique médiévale s’étend sur suffisamment de siècles pour que nous puissions y trouver notre compte avant d’avoir tout épuisé. On y voit l’évolution du rythme, du contrepoint.

RM : Justement le répertoire médiéval est celui des soties, des mystères, des histoires sacrées. Avez-vous l’intention de vous y consacrer ?

CM : Plusieurs d’entre nous en ont déjà fait, pour l’instant nous préférons rester sur la multiplicité des pièces de nos programmes. Mais rien n’est exclu.

RM : Des projets futurs pour Mora Vocis ?

AP : Plein ! La musique contemporaine était un défi, certaines n’en avait jamais fait et cela fonctionne bien, nous allons continuer à explorer cette voie. Tel est Mora Vocis, nous allons de découvertes en découvertes pour nous construire.

RM : Et créer ainsi votre propre architecture. Merci de ce regard neuf sur une musique ancienne qui, grâce à vous, est plus proche de nous que nous l’avions cru.

Crédits photographiques : © Stéphane Lamarque