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Otto Klemperer à Cologne : Allemagne année 1954

La carrière d’ (1885-1973) tient en deux époques. La première commencée comme assistant de Gustav Mahler est marquée par l’exil de l’Allemagne dès 1933 et la maladie en 1939, la seconde, la plus glorieuse, démarre en février 1954, à Cologne. Le coffret Andante nous donne à entendre le retour imprévu et spectaculaire de ce géant de la direction.

8 février 1954, Symphonie « Eroica » de Beethoven. Un homme brisé par la maladie et la dépression, de retour d’un exil de 20 ans, empoigne le jeune orchestre de la radio ouest-allemande. L’orchestre est rauque, sa sonorité a un grain qu’on n’attendrait à priori pas d’une phalange radiophonique. Fermement tenu tout au long de l’œuvre il culmine dans le fugato de la Marche funèbre, dont la forme solennelle et rigide canalise le son et semble comme une métaphore de Klemperer lui-même : la puissance et l’intensité d’expression sont comme renforcées par le carcan – la maladie ici – qui emprisonne le chef. L’année 1954 n’est pas seulement décisive pour Klemperer, elle l’est pour l’Allemagne musicale. Furtwängler, né un an après Klemperer, resté le gardien suprême de Beethoven pendant et après la guerre, meurt en novembre de cette année. Avec la disparition de l’artiste qui incarnait le plus l’Allemagne romantique, le public trouve en Klemperer à la fois un autre artiste à la stature de commandeur et un chef qui défend les valeurs héritées de Toscanini, également disparu en 1954, à savoir la fidélité au texte de la partition. L’Orchestre de la radio de Cologne n’a pas le prestige des phalanges historiques de Berlin ou de Vienne – il a été fondé par les Alliés en 1947 – Klemperer peut écrire une nouvelle page de l’interprétation du répertoire austro-allemand. La charge métaphysique et la souplesse romantique de Furtwängler sont désormais du passé, Klemperer privilégie la structure sur le sentiment, il incarne à la fois la tradition par la hauteur de vue qu’il imprime aux œuvres, et la modernité par le privilège qu’il donne à la lettre sur l’esprit.

5 avril 1954, Concerto pour piano n°2 de Brahms. Autre cheval de bataille ultra-romantique, autre vision de la modernité. Cette fois Klemperer s’en remet au bouillant jeune pianiste de 32 ans, , qui emporte Brahms dans son pays natal, la Hongrie, et la pare d’une variété de rythmes stupéfiante. Les mélomanes qui peinent à supporter la virtuosité grandiose du Concerto, comme ceux qui trouvent leur bonheur dans des interprétations romantiques – celle par exemple, intériorisée et expressive, d’Edwin Fischer avec Furtwängler (Testament) – tous retiendront leur souffle et suivront, captivés, les audaces du pianiste. Anda aborde chaque nouvelle section avec l’idée adéquate, qui à la fois étonne et sonne juste. Alors que Karajan dans la même œuvre et avec le même soliste accapare l’attention avec une direction maniérée (DG), Klemperer joue droit, respectant l’inventivité d’Anda et lui donnant une juste répartie. La Symphonie n°4 de Beethoven et la suite Nobilissima Visione constituent d’appréciables bonus, mais ce sont bien la Symphonie n°3, tournant musical historique, et le Concerto n°2, chef-d’œuvre d’interprétation, qui forment le cœur de ce coffret.