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Yuli Turovsky, I Musici de Montréal

Répétition générale. On se faufile derrière les musiciens, tapi dans un coin, on écoute les derniers effluves des voix, le fracas des accords à l’orchestre. Personne ne nous remarque, tous concentrés sur l’œuvre, les yeux rivés à la baguette du chef jusqu’au finale. Puis, le maître s’avance. L’entrevue se passera ailleurs, chez sa fille Natasha. Changement de décor : odeur de térébenthine, de solvants, des pans entiers de couleurs qu’elle déplace, les mains maculées de taches de fusain non séché me font découvrir toute la fraîcheur des scènes qui s’ordonnent, prennent forme comme sous les coups de baguette magique d’une fée. Un ordinateur posé sur une table encombrée, un simple matelas jeté au sol, comme seul décor. est prêt. L’entrevue peut commencer.

« Pour moi, partir signifiait ne plus jamais revenir. »

Resmusica : Avant même de fonder l’Orchestre de chambre I Musici de Montréal en 1983, vous aviez créé le trio Borodine. Garde-t-on la nostalgie d’une certaine Russie, peut-être imaginaire, lorsqu’on vit au Canada depuis plus de 25 ans maintenant ? 

 : Nostalgie ? Oui, certainement. Je suis né à Moscou et mes racines sont là-bas. Je suis arrivé à Montréal en 1977 pour ne plus jamais retourner en Russie. La décision de partir a été extrêmement difficile à prendre. Je croyais que c’était tout à fait impossible de quitter mon pays, que l’exil, ce n’était pas pour moi. Mon éducation, ma langue, ma culture, tout me rattachait à la Russie. Je suis juif même si je n’ai jamais parlé yiddish ou hébreu, même si je ne suis pas pratiquant, mais ethniquement, je suis juif, du moins, c’est ce qui était écrit sur mon passeport ! C’est mon père et aussi ma femme qui m’ont convaincu qu’il fallait que je m’exile. Théoriquement, j’étais d’accord, mais dans la pratique, les choses ne se présentaient pas de la même façon. À l’époque, comme tout le monde, je croyais que le régime soviétique allait durer encore des siècles. Donc, pour moi, partir signifiait ne plus jamais revenir. L’Union soviétique était une immense prison.

RM : Le fait d’être musicien a-t-il facilité les choses ? Cela est-il passé par les cordes du violoncelle ? Et pourquoi choisir Montréal ?

YT : Le fait d’être musicien, non, pas beaucoup. Il est vrai que je travaillais à l’Orchestre de Moscou qui donnait des concerts à travers le monde. Mais voyager avec l’Orchestre, c’était toujours accompagné de la police secrète, de toute l’organisation du parti, c’est comme si on restait en Union Soviétique. Quand j’ai décidé d’émigrer, ce fut une décision très pénible à prendre et cela m’a pris trois ans de réflexion avant de m’y résoudre. Mon premier contact s’est fait à Moscou, par l’intermédiaire d’une chanteuse canadienne. On a fait un enregistrement pour Melodiya. D’ailleurs, elle et son mari, qui était violoniste, m’ont conseillé d’émigrer aux États-Unis. Mais à ce moment-là de ma vie, j’avais divisé le monde en deux. D’un côté, l’Union Soviétique et de l’autre, le reste du monde. Je ne faisais pas beaucoup de différence entre le Canada et les États-Unis. Il est vrai que le Canada est un pays qui ressemble par son climat à la Russie. Si cela est passé par les cordes de mon violoncelle ? Vous savez, pour revenir à la musique, le régime soviétique imposait alors la musique de Tchaïkovski. C’était en quelque sorte, le compositeur « officiel », l’exemple absolu de comment faire de la musique. Mais moi, je détestais tout ce qui faisait « officiel ». On diffusait 24 heures par jour du Tchaïkovski ! Sans doute parce qu’on m’empêchait d’écouter d’autres compositeurs, même Chostakovitch. Et bien entendu, les musiciens comme Schœnberg, Berg, Webern étaient interdits. C’est seulement ici que j’ai appris à écouter Tchaïkovski avec des oreilles différentes. J’ai compris que c’était un grand compositeur, sincère.

RM : Votre attachement à la Russie est-il essentiellement d’ordre musical, ou êtes-vous impliqué au sein de la diaspora russe de Montréal ?

YT : Oui, je suis impliqué dans la communauté russe de Montréal qui regroupe environ 50000 membres. J’ai même écrit dans des journaux russes de Montréal.

RM : Je pense à votre dernier enregistrement : Autour de Chostakovitch, paru chez Analekta. Justement, autour du grand compositeur russe, on retrouve des noms parfaitement inconnus comme German Germanovitch Galinin ou Galina Ivanovna Ustvolskaya. Est-ce par fidélité à l’égard de ces musiciens russes ou par affinité élective, si vous intégrez ces musiques ? Dans tous les concerts, on retrouve les pièces de Gorecki ou Denisov, de Tchaïkovski ou Borodine. Est-ce cela l’âme russe ? Êtes-vous une sorte de vecteur pour la musique russe ?

YT : Vous savez, on fête le centenaire de la naissance de Chostakovitch. Tous les musicologues avaient écrit, il y a de cela quelque vingt ou trente ans, que Chostakovitch était le compositeur officiel de l’Union Soviétique. On croyait qu’il écrivait sous l’ordre du Kremlin. C’est ridicule. Heureusement, l’attitude des musicologues a changé. Pour revenir au CD, Autour de Chostakovitch, je trouvais intéressant d’associer trois œuvres écrites en 1946. Et c’est la première fois que cela est enregistré en Occident. Alors, un vecteur pour la musique russe ? Oui, sans doute.

RM : Vous parliez d’une certaine musique imposée, mais la musique, ne peut-on pas lui faire dire n’importe quoi ?

YT : Non. Sûrement pas celle de Chostakovitch. C’est le seul compositeur qui sait la musique politique. Je veux dire par-là que le thème principal dans sa musique, dans sa vie, dans toute l’intimité de son être, c’est l’impuissance d’un individu face au pouvoir. Staline disait que la personne, ce n’est rien. C’est le petit boulon, la petite vis dans l’engrenage d’une grande construction. La musique de Chostakovitch dit tout le contraire. « Je suis un homme avec mon cerveau, avec ma façon de penser, avec mon âme. » À l’époque, quand un musicien exprimait son individualité, c’était la prison. C’est le seul compositeur qui a trouvé le moyen d’exprimer cela. C’est l’équivalent en littérature de Soljenitsyne. La vie en Union Soviétique était basée sur le mensonge. Et si quelqu’un a dit la vérité, c’est bien Chostakovitch. Dans le Finale d’un de ses Trios, il se trouve quelque chose de très violent, – que tous les Russes ont compris dès la première audition – c’est écrit fortissimo, mais avec sourdine. Que cela signifie-t-il ? Mais c’est le peuple qui veut crier, mais qui ne peut pas ! (Il fait un geste en mettant son poing dans la bouche).

RM : De plus, dans ce dernier enregistrement, le pianiste invité n’est autre que Sergeï Salov, le premier Grand Prix du Concours Musical International de Montréal en 2004. Il y a donc un lien entre Montréal et la reconnaissance des musiciens russes ?

YT : Je l’ai connu au dernier Concours International de piano de Montréal. Très souvent, c’est le Deuxième prix qui s’avère le plus intéressant. Certains l’adorent, d’autres le détestent. Le premier prix, c’est celui ou celle qui ne dérange personne. Tout le monde s’entend pour lui donner le prix ! Mais Sergeï Salov est un pianiste racé. Tout s’est parfaitement bien déroulé. C’est un pianiste hors pair.

RM : Le concert présenté cette semaine ne fait pas exception à la règle : en première partie, l’Arbre de la sagesse avec la récitante, Kim Yaroshevskaya, sur des musiques, entre autres, de Dmitri Chostakovitch, Serge Prokofiev et Rodion Shchedrin. J’aimerais que vous nous en parliez un peu.

YT : Kim est d’origine russe. Elle est connue pour son personnage Fanfreluche, pour les enfants. Le thème de la soirée est « À la recherche du bonheur ». Et comment fait-on cela ? Comment le trouver ? Chaque conte est une façon différente d’atteindre le bonheur. Et pour faire le lien avec la deuxième partie de l’opéra de Menotti, c’est aussi une autre façon pour être heureux. L’Arbre de la sagesse, qui est un conte parmi d’autres, donne le titre à la première partie. L’orchestre participe à l’ensemble des contes, avec par exemple le bruissement des feuilles, le vent, pour recréer une atmosphère spécifique. Ces contes sont intégrés en quelque sorte à la musique de Marcello, Chostakovitch, Prokofiev, Corelli, Boccherini, Shchedrin et même à la musique traditionnelle de Klezmer.

RM : Pourquoi avoir choisi de présenter, « The Old Maid and the Thief » de Gian Carlo Menotti, un opéra de jeunesse de 1939 ? On connaît Menotti comme un compositeur éclectique. « Cet opéra grotesque en 14 scènes », est-il une œuvre dans la même veine « burlesque » que Amelia al ballo, avec quelques réminiscences dans le chanté-parlé de Moussorgski ? ou encore The Medium ou The Consul ? Pourriez-vous situer l’œuvre ?

YT : C’est Menotti lui-même qui a écrit le texte. C’est très drôle, il a un humour décapant. C’est un opéra burlesque, surtout avec la mise en scène d’Alexandre Marine et les décors de Natasha.

RM : Natasha Turovsky, violoniste à l’Orchestre, est aussi artiste peintre. Ma question s’adresse donc à Natasha : vous avez travaillé en étroite collaboration avec le metteur en scène. Peut-on s’attendre à quelques surprises lors du concert du 22 mars ?

Natasha Turovsky : Depuis trois ans, je fais les décors des pièces. C’est le metteur en scène qui m’a commandé ces toiles. J’ai lu le libretto et j’ai eu l’idée de rajouter quatre panneaux, chacun contenant trois toiles, posées sur un trépied, que l’on peut tourner à volonté. Ce sont les seuls accessoires sur scène. C’est très ludique, burlesque comme la pièce.

Crédits photographiques : © I Musici

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