ResMusica - Musique classique et danse
- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Amadeus Quartet, La montagne sacrée

Voilà une archive majestueuse sortie – dans un écrin d’argent – des précieuses bandes à peine défraîchies de la Radio ouest-allemande. On y trouve un programme d’une grande unité et variété à la fois, qui de Haydn à Schubert permet de découvrir ou redécouvrir les enregistrements inédits au disque d’un des plus fameux quatuors du XXe siècle, dans ses années de jeunesse pour ainsi dire. En effet, la phalange fut constituée juste après la seconde guerre mondiale dans le « havre » londonien, par trois musiciens juif autrichiens échappés de l’Anschluss en 1938 (Norbert Braisin, Siegmund Nissel et ) rejoints par le violoncelliste britannique Martin Lovett. De cette rencontre des plus dramatiques est né un son qui fait encore référence aujourd’hui, et dont le phrasé, la musicalité et la fidélité aux œuvres qu’ils ont servies quarante ans durant ne rougit pas face à toutes les interprétations tellement plus « pointues » (on pense aux Haydn et Mozart du quatuor Mosaïque par exemple) qui ont fleuri depuis.

Très tôt, on a loué les Amadeus pour leur homogénéité remarquable et leur précision, dans l’ensemble comme dans le rythme, laissant pourtant part à une souplesse et une liberté intérieure admirables sur le plan expressif. Un jeu jamais rigide, exempt de tous errements arbitraires et étrangers aux modes passagères qui ont tant déprécié les interprétations de nombre de leurs contemporains parfois tout aussi prestigieux. Bref, un cru qui vieillit bien, équilibré, engagé, émouvant. On en retrouve la trace ici presque intacte, d’abord dans les œuvres de Haydn et Mozart, empreinte d’une profondeur inattendue, et quelque peu prémonitoire. Il est vrai qu’à l’époque – il y a plus de 50 ans, donc – le contresens et les clichés ternissaient beaucoup l’image de ces créateurs, un papa Haydn aimable inoffensif et farceur, un Mozart angélique précoce et innocent, et la notion de style classique était entachée de maniérisme tout aussi obligé qu’inopportun à l’oreille du musicien d’aujourd’hui.

Où l’on apprend que ce style si intemporel – et donc moderne – était loin d’être le résultat d’un consensus acquis d’avance mais résultait de disputes âpres et d’échanges d’arguments où chaque phrasé, chaque inflexion, chaque tempo était l’objet d’un débat quasi fratricide. « C’est seulement ainsi qu’on parvient à la véritable démocratie », précise Norbert Brainin en 1980, « Il n’y a pas de compromis en musique. S’il y a un compromis, alors quelqu’un est malheureux, et c’est le germe d’un désaccord futur qui peut conduire à la dislocation du groupe. Si on ne discute pas passionnément, c’est la désintégration. Bien sûr, le premier violon doit avoir le meilleur argument, sinon il ne restera pas le meneur très longtemps ». Une tectonique des plaques en quelque sorte, qui a donné au monde musical ses plus beaux sommets.