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Beaucoup de bruit pour rien

Chef charismatique et enthousiaste, Sir (1899-1970) jouit en Angleterre d’une popularité toujours vive, largement due à son rôle dans la renommée de l’orchestre Hallé de Manchester et à son engagement pour la création contemporaine, mais quelque peu écornée en France. Et il est vrai que, si ses magnifiques enregistrements de Mahler (Symphonies N° 5 et N° 9) ou de musique anglaise le montrent interprète bouillonnant, sensible et engagé, ses Sibelius, pourtant si célébrés autrefois, semblent parfois à la limite du «too much» et les concerts réédités sans trop de discernement par la BBC donnent un aperçu des limites d’un musicien certes attachant mais qui pouvait occasionnellement se fier plus à son tempérament qu’à un travail de répétition approfondi.

La ligne musicale de ce coffret Dvorák, autrefois fugacement distribué par EMI, pourrait se résumer en quelques mots : «faut que ça saigne (bien fort)». On se dit qu’il faut être indulgent, qu’à l’époque la concurrence était faible et les références discographiques rares (pourtant Talich et Sejna étaient déjà là). Mais, quand même, le hors sujet est manifeste, irrémédiable. La Symphonie N° 7, la plus sombre et dramatique, résiste assez bien à ce traitement ; certes, les cuivres pétaradent un peu trop, mais l’influx dramatique constant qui porte l’interprétation n’est pas sans intérêt pour les amateurs de direction énergique, voire brutale. La Symphonie N° 8, de loin la plus délicate, est par contre un échec total. On entend, dans le premier mouvement, un Brahms s’essayant à imiter Sibelius (on ne sait pas où ça va, mais ça y va à fond) ; une nouvelle Mort de Siegfried dans le second (concerto pour cuivres et timbales en rut) ; une valse de Tchaïkovski interprétée par Mantovani et son grand orchestre dans le troisième (Ah ! les portamenti sur les liaisons aux cordes ; Oh ! le vibrato bien dégoulinant) et Barnum sur les rives de la Vltava dans le finale (zim boum tralala). La «Nouveau Monde» permet d’assister en direct au KO de l’orchestre de Hallé : les tutti les plus fracassants se transforment en bouillie d’où émerge, parfois, un coup de timbale sporadique. Les compléments ne sont guère plus inspirés, avec une Sérénade parmi les plus éteintes et précautionneuses que l’on connaisse et un Double Concerto de Brahms d’une redoutable acidité.

Deux constantes se dégagent de ces interprétations, au-delà même de considérations stylistiques dont Barbirolli ne semble qu’avoir une idée lointaine. D’abord, un manque total de fini, notable dans des transitions constamment bâclées et particulièrement net dans le troisième mouvement de la Symphonie N° 8, avec ces constantes répétitions : les phrases se téléscopent ou s’achèvent abruptement, d’où de nombreux temps morts dans les enchaînements. Il semble alors manquer une vision d’ensemble, comme si le chef allait de moments forts en moments forts, avec quelques creux jugés inintéressants au milieu. Les premiers mouvements des Symphonies N° 8 et 9, où les moments vifs et poétiques alternent, en sont de parfaites illustrations, tant les phrasés des passages lents paraissent artificiels et fabriqués. Enfin, il faut bien l’écrire, l’orchestre Hallé était alors d’une médiocrité redoutable. Mis en avant par une prise de son très physique – et bonne pour l’époque même si artificielle – les violons dérapent sans cesse avec une intonation et une homogénéité hasardeuses dans les traits rapides. Et, on l’a dit, les passages les plus complexes, particulièrement dans la «Nouveau Monde», virent au fouillis intégral. Constat affligeant quand on pense à ce que Dorati ou Monteux obtenaient à la même époque du Symphonique de Londres dans ce répertoire. Qu’on ait pu tolérer ce laisser-aller à l’époque est déjà un mystère, se l’infliger aujourd’hui serait incompréhensible ; délice malsain pour mélomane perverti. Il existe tant d’excellentes versions économiques de ce triptyque (Kubelik chez Deutsche Grammophon ; Rowicki chez Philips ; Giulini chez EMI ; sans oublier Dorati pour les amateurs de saignant, Symphonies N° 7 et 8 chez Mercury et N° 9 chez Philips) que ces disques paraissent bien inutiles.