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Jacques Chagny, collectionneur de livrets d’opéra

Les lyricomanes sont généralement fous des voix. Jacques Chagny, lui, est fou des livrets d’opéra. On en dénombre actuellement plus de 680 sur son site, dont beaucoup sont extrêmement rares. Rencontre avec une passion peu commune.

« J’aime la voix humaine dont le spectre d’émission se moule exactement dans celui de l’audition. »

Resmusica : On suppose que vous aimez l’opéra, mais pourquoi les livrets ? Pour quelles raisons et comment avez-vous commencé à les collectionner ?

Jacques Chagny : J’aime l’opéra, cela va de soi, mais je suis un autodidacte et j’y chemine à l’intuition. J’aime la voix humaine dont le spectre d’émission se moule exactement dans celui de l’audition et la rend à mon oreille plus prégnante que n’importe quel autre instrument de musique. A ce propos, j’ai lu il y a quelque temps une étude sur la naissance du langage où était émise l’hypothèse selon laquelle ce dernier serait né du mélange de phonèmes et de tonalité, le tout selon un rythme dont les « accents » régionaux, nationaux, et l’accent tonique seraient des survivants. Autrement dit les premiers mots auraient été « chantés », la divergence des deux composantes serait intervenue plus tard lors de l’intellectualisation de la parole : le mot lui-même, pour la raison, la « musique » pour l’affect. Cette explication me fit sourire au départ, puis au fil des jours m’intrigua pour finir par m’interpeller : la langue chinoise ne connaissait-elle pas cette dualité, un mot changeant de sens selon la hauteur de son émission ? Puis, le professionnel s’en mêlant, comment expliquer ce que tous les phoniatres savent et appliquent empiriquement dans leur thérapeutique : le bégaiement disparaît en chantant. A cela il faut ajouter que la musique, et surtout le chant, sont les choses les mieux partagées et goûtées au monde, contrairement aux autres arts : de l’aborigène d’Australie à Einstein, personne n’est insensible à ce qui semble être profondément inscrit dans nos gènes. Et la nature, qui ne fait jamais rien gratuitement, n’aurait-elle pas eu une idée en tête en créant le larynx humain qui, à l’exclusion de tout autre, peut parler et moduler en legato sur un ambitus de près de deux octaves?

Mais pour moi l’opéra ne se limite pas à la voix, si belle soit-elle. Autrefois, dans mon adolescence, l’opéra, étranger ou pas, se chantait exclusivement en français, ce qui avait le mérite de la compréhension, mais à l’apparition des textes chantés en langue originale j’ai compris qu’il y avait parfois très loin entre ces derniers et la « translation » en français ; le dommage était mince dans les productions romantiques, mais devenait rédhibitoire à mes yeux dans l’opéra bel cantiste, où les paroles sont supportées par la musique et réciproquement. D’où l’idée de recueillir ou de traduire les livrets. Pendant longtemps mon activité de chirurgien ne m’a pas permis d’aller très loin dans cette voie, mais depuis que je suis en retraite je m’y adonne avec délectation en compagnie de ma discothèque, que j’ai eu par contre la possibilité de constituer et d’étoffer.

RM : Il vous vient ensuite l’idée de les partager, et donc de les publier sur Internet ? Comment cela s’est-il fait ?

JC : Pour la publication, la responsabilité en incombe à mon beau-fils qui, voyant ma collection grossir, me proposa de créer un site, ce que j’étais et suis toujours incapable de faire. J’acceptai immédiatement, plus ou moins conscient de l’intérêt que représentait cette initiative originale.

RM : Le succès a très vite dépassé vos prévisions, puisque votre beau-fils ayant décidé d’ajouter au site, pour la beauté du geste, un forum, une rubrique « news », un chat, une base de donnée CD (alimenté par votre discothèque), un agenda, celui-ci est devenu presque immédiatement très fréquenté…au risque d’occulter l’activité « livrets » ! Cela ne vous a-t-il pas effrayé ?

JC : Non, le succès ne m’a pas surpris ; son ampleur, par contre oui, surtout l’intérêt croissant pour les productions des XVIIe et XVIIIe siècles. Mais comme les tâches sur le site sont bien cloisonnées et réparties, cela n’a causé aucun problème et tout marche à merveille.

RM : Le téléchargement est véritablement convivial. Un fichier zippé, une édition très ramassée qui permet d’imprimer le livret d’un opéra de trois heures en une dizaine de pages. C’est un véritable choix de partage ?

JC : Un choix de partage, oui, mais également une idée d’aide pour tous ceux qui comme moi, se sont aventurés ou s’aventurent à pas mesurés dans le domaine lyrique.

RM : Vos choix sont tout à fait étonnants. Ainsi la part des opéras français est la plus importante, nous trouvons par exemple 26 Massenet (ODB est le seul site à posséder le livret intégral d’Ariane !) mais les livrets d’opéra étrangers (16 Verdi, 6 Puccini, par exemple) sont tous traduits en français. Pourquoi ?

JC : Fatalement et inconsciemment j’ai fait passer mes goûts en la matière : on le comprendra, j’adore l’opéra–comique et l’opéra romantique français, ainsi que l’opéra italien surtout belcantiste. Mais j’ai voulu également être aussi éclectique que possible, avec cette seule exclusive : les textes étrangers doivent être traduits en français et bilingues, exception faites pour les langues utilisant l’alphabet cyrillique ou l’alphabet latin hyperaccentué des langues slaves catholiques.

RM : Comment travaillez-vous pour ces livrets étrangers ? Les traduisez-vous vous-même ou possédez-vous des traductions ? Quid des livrets en dialecte (je pense au patois napolitain, par exemple) ?

JC : Je fais les traductions italiennes, pour l’allemand et le russe je fais appel à des amis, à moins que l’on ne me fasse parvenir aimablement certains textes. Pour les dialectes, c’est plus compliqué : il y a des opéras où certains passages entiers en dialectes napolitains sont impénétrables (Rossini me pose de gros problèmes de ce côté). J’en suis réduit à compter sur la chance (très rare) de tomber sur une traduction. S’il s’agit simplement d’expressions ou de mots dialectaux, un dictionnaire napolitain-italien arrive à me dépanner dans beaucoup de cas.

RM : Il me semble également que la part d’opéras-comiques des XVIIe et XVIIIe siècle est très importante ?

JC : Oui, c’est mon péché mignon. J’aime beaucoup les livrets de cette époque qui, outre leur côté divertissant, étaient vivants et faisaient appel, plus que dans l’opéra romantique et comme dans la littérature du temps, à des références que la période contemporaine semble avoir oubliées.

RM : la plupart de vos livrets sont rarissimes. Comment les dénichez-vous ?

JC : Trois sources principales : ma discothèque, que j’ai voulue aussi fournie qu’éclectique, la médiathèque de Nice qui possède une extraordinaire collection de 33T avec livrets et à laquelle je rends visite aussi souvent que je peux ; et la BNF qui édite beaucoup de livrets français des XVIIe et XVIIIe siècles par le biais de Gallica.

RM : J’ai pourtant entendu dire que vous possédiez des recueils d’opéra-comique originaux rares, dénichés chez les bouquinistes ? Légende ?

JC : Certes oui ! J’habite un petit village de l’Ardèche, à côté de Montélimar, où les bouquinistes sont infiniment plus rares que les moutons et même les truffes. Ce qui est vrai par contre c’est que de temps en temps certains ODBiens me font part de leurs trouvailles en la matière.

RM : Comment sélectionnez-vous les livrets dignes de figurer sur votre site ? En abandonnez-vous certains ?

JC : Je sélectionne en fonction de la notoriété du compositeur, du rôle qu’a pu jouer l’opéra dans l’histoire lyrique et de la valeur elle-même du livret.

RM : Je me souviens vous avoir demandé Si j’étais roi d’Adolphe Adam, vous m’avez répondu qu’il était introuvable. Pourtant, La chercheuse d’esprit de Favart doit l’être tout autant ?

JC : La faute en incombe au choix de Gallica (NDLR : banque de donnée musicale de la BNF) !! Mais je suis aussi intéressé que vous à le dénicher. Cependant mon propos n’est pas que « d’inventer » des perles rares, il est de mettre à disposition des gens des livrets facilement et agréablement lisibles. La BNF fait un travail extraordinaire mais elle ne peut faire mieux que ce qu’elle a sous la main : le résultat des photocopies, de par la présentation, la typographie et l’état de conservation des documents, à moins d’être un spécialiste, n’est pas toujours facile à consulter. J’essaie de corriger cela.

RM : Quels outils utilisez-vous ? Recopiez-vous chaque livret mot à mot, ou pouvez-vous les scanner ?

JC : Naturellement il faut se doter d’un bon équipement basique : un PC rapide et à grande mémoire, un logiciel de traitement de texte classique, un scanner, et surtout un logiciel OCR puissant et multilingual. Enfin dans les cas de textes difficiles à passer à l’OCR (mauvaise qualité du support, typographie déficiente)

Je fais appel à un logiciel de reconnaissance vocale, car je ne suis pas, loin de là, de cette génération née avec un clavier dans le berceau.

RM  : Certes, vous êtes retraité, et disposez ainsi de loisirs. Mais combien de temps passez-vous à cette activité ?

JC : Beaucoup trop selon ma compagne ! En moyenne une demi-journée quotidiennement, mais pour moi c’est toujours un plaisir toujours renouvelé.

Crédits photographiques : © D.R.