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Sons et Lumières

Mozart

Le choix de concert du 18 octobre porte sur trois œuvres dans lesquelles le éclate ou s’adjoint des invités : différentes facettes sonores qui justifieraient le titre de « Prismes » donné aux concerts de cette saison. Les formations qui interprètent ces trois œuvres sont assez peu usuelles à cette époque.

Le Trio K. 498 aurait été écrit pour la pianiste Franziska Jacquin, et composé à l’occasion d’une après-midi d’été de 1786 autour d’une partie de quilles chez les Jacquin, à Vienne. La première exécution fut sans doute faite en famille avec le père, ou Anton Stadler, à la clarinette et Mozart lui-même à l’alto. Il s’agit donc apparemment d’une œuvre de circonstance.

Le Quatuor K. 478 mêle le piano aux cordes. Mozart n’a écrit pour ces quatre instruments qu’à deux reprises, et jamais. Mozart a mêlé le piano aux vents en 1784 dans un magnifique quintette en Mi b mais là, il tente l’expérience avec les cordes : c’est une formation qu’on retrouvera plutôt à l’époque romantique.

Le Quintette pour clarinette et cordes K. 581 est écrit pour Anton Stadler, clarinettiste de renom et frère de Mozart en maçonnerie. L’œuvre est donc inspirée par un sentiment d’amitié, mais elle est aussi intéressante pour la nouveauté de l’alliance des timbres.

Des fils conducteurs essentiels relient donc ces trois œuvres : celui de l’échange, celui de l’union fraternelle, qu’elle soit humaine ou instrumentale, et celui de l’égalité entre tous.

Ces trois œuvres datent de 1785 pour le quatuor, de 1786 pour le trio Kegelstatt et de 1789 pour le quintette. Toutes trois sont donc composées après l’initiation de Mozart dans la loge maçonnique Die Wohltätigkeit (La Bienfaisance) en 1784 et les thèmes de fraternité, d’amitié et d’amour au sens le plus noble du terme sont présents dans ces trois œuvres. Très directement dans le trio et le quintette, puisque les circonstances de leur composition traduisent l’amitié portée à un interprète, mais aussi dans le quatuor, car le cheminement des tonalités que le compositeur adopte est très significatif. Son premier mouvement est en sol mineur qui est souvent chez Mozart la tonalité du tourment : on l’a qualifiée de tonalité Sturm und Drang et le quintette avec deux alti qui sera joué lors du concert du vendredi 20 octobre débute lui aussi en sol mineur. Mais le dernier mouvement en sol majeur dissipe cette inquiétude et nous fait ressentir la sérénité retrouvée.

De l’ombre vers la lumière de la Raison : quoi de plus Aufklärung que cette démarche, quoi de plus maçonnique aussi ? En outre on trouve ici la symbolique des tonalités à trois altérations. Le trio K. 498 est en Mi b, tonalité très présente dans les œuvres des années 1785-1786, telle la cantate Die Maurerfreude pour ténor et chœur d’hommes, ou bien le Concerto pour piano K. 482 : c’est celle de beaucoup d’œuvres maçonniques pour vents. La tonalité à trois dièses, La Majeur est celle du quintette et sera celle du Concerto pour clarinette, également écrit pour son ami Anton Stadler.

Mozart cherche alors peu à innover en ce qui concerne les structures internes des mouvements, et il emploie les plans usuels de l’époque classique. En revanche il se contente de trois mouvements pour le trio et le quatuor : dans l’un l’allegro initial est supprimé, dans l’autre le menuet est exclu. Parfois il utilise trois thèmes dans la forme sonate, ce que Haydn ne pratique pas.

Il semblerait que le quatuor et le quintette doivent tous deux être mis en relation avec deux opéras majeurs du compositeur. Lorsque le quatuor est terminé en octobre 1785, il est en plein travail pour l’élaboration des Noces de Figaro et il est assez tentant de faire un rapprochement stylistique entre l’œuvre de chambre et l’opéra : le style des deux finals montre la même volonté de surmonter les vicissitudes. Quant au quintette avec clarinette, il est contemporain de Cosi fan tutte : l’emploi de cet instrument dans l’opéra réclame la même maîtrise de la technique instrumentale, et la même tendresse sensuelle s’exprime dans les deux œuvres.

Ce rapprochement avec la musique lyrique et l’expression de sentiments humanistes universels nous montrent que Mozart a alors quitté le style viennois galant : à travers la musique de chambre, il nous fait comprendre que désormais la musique peut parler du cœur et au cœur grâce à un langage sensible. Beethoven suivra le même chemin vers l’aspect signifiant de la musique instrumentale, et tous les romantiques le suivront.

Il faut accorder une mention spéciale au pianiste , partenaire idéal des trois membres du  : jeu précis, virtuose et délicat, présence musicale et physique incontestables.

Mention très bien aussi pour l’interprétation du Quintette : les exécutants ont su dégager une vision cohérente de l’ensemble de l’œuvre. Nous soulignerons en particulier l’originalité des tempi et la qualité remarquable du son. Il reste à souhaiter que cette formation d’un soir réédite cette expérience concluante, car le clarinettiste sait admirablement se fondre dans le quatuor enfin réuni, ou lui donner la réplique. Le public enthousiaste et nombreux de ce premier concert de la saison ne s’y est pas trompé, qui a acclamé le bis du second mouvement, véritable leçon de poésie et de grâce lumineuse.