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Joseph Jongen par des chambristes d’exception

Dans notre chronique consacrée à l’Ensemble Erard, nous regrettions le peu de versions des Deux pièces en trio pour piano, violon et violoncelle, op. 95 de . Or, depuis cet article, sont parues celles du Trio Grumiaux chez Klara, et de l’Ensemble Joseph Jongen chez Fuga Libera, toutes deux parfaitement recommandables à divers points de vue. Et voici que nous parvient une quatrième interprétation de cette œuvre qui semble donc maintenant bien ancrée dans le répertoire des chambristes. L’intérêt de ce CD Cypres est de nous offrir cette partition par des musiciens de tout premier plan dont les noms nous sont très familiers : , admirable pianiste, élève du regretté Eduardo Del Pueyo et brillant 3e Prix au Concours Reine Elisabeth, session piano 1964 ; Véronique Bogaerts, également lauréate du Concours Reine Elisabeth, session violon 1980 ; enfin , violoncelliste au talent plus que prometteur, pour qui Jongen n’a plus aucun secret, puisque chez Cypres également (CYP1634) elle a enregistré une superbe version de son imposant Concerto pour violoncelle op. 18 (1900).

Rappelons que Jongen rédigea les Deux pièces en trio en 1931 à l’intention de ses amis du Trio de la Cour de Belgique, Émile Bosquet, Alfred Dubois et Maurice Dambois, et ce merveilleux diptyque témoigne de la maturité épurée et rayonnante d’un musicien en pleine possession de son style : cette œuvre à la maîtrise jaillissante, l’une des plus parfaites du compositeur, y fait contraster la rêverie ravélienne de l’Élégie nocturnale avec la joie à l’état pur de l’Allegro appassionato. La deuxième œuvre d’envergure présentée par le est la Sonate n°2 op. 34 pour violon et piano (1909). Pour les amateurs de ce genre de forme musicale, signalons d’emblée qu’il existe un enregistrement fort honorable des deux Sonates pour violon et piano de Jongen par Éric Melon, violon, et Jean Schils, piano, paru chez Talent (DOM 2910 57). Dans son choix, le s’est limité à la Sonate n°2 dédiée à Octave Maus et créée par Émile Chaumont, car selon les notes éclairantes de Valérie Dufour accompagnant ce CD Cypres, « … [Jongen] juge lui-même ce deuxième essai largement supérieur à la première sonate qui avait pourtant rencontré un succès plus vif ; le temps des sonates tendant à disparaître selon lui. » Il est vrai que les mélismes et les enchaînements harmoniques si caractéristiques du compositeur sont nettement plus apparents dans cette Sonate n°2 que dans sa précédente. Le Trio César Franck nous en offre une version vraiment exhaustive, frémissante et chaleureuse, qui surclasse aisément sa devancière et fait regretter que l’on ne dispose pas dès à présent de la Sonate n°1 par ces mêmes interprètes.

Encadrées par ces partitions imposantes, les trois pages en duo font un peu office de hors d’œuvre, sans toutefois bien entendu renier leurs qualités de raffinement et d’élégance : la Habanera op. 86 pour violoncelle et piano (1928), langoureuse et sensuelle, est comme la décrit encore très justement Valérie Dufour « un instantané musical », ce dont on pourrait aussi qualifier la Serenata op. 89 bis pour violon et piano (1929), petite pièce d’une lumière également toute méditerranéenne. Le Poème op. 16 pour violoncelle et piano (1899), d’allure rhapsodique et plus important dans ses proportions – il en existe d’ailleurs une version avec orchestre – ne peut empêcher l’auditeur d’avoir à l’esprit celui de Chausson, d’autant plus que – coïncidence troublante – l’œuvre de Jongen fut composée l’année de la mort du grand musicien français.

De toutes ces pages, même mineures, le remarquable Trio César Franck nous offre des versions définitives en leur sensibilité, leur subtilité de jeu et leur perfection formelle : encore une réalisation à marquer d’une pierre blanche à la gloire du grand musicien liégeois.