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Eduard van Beinum, un Hollandais à Londres

Le label anglais Beulah s’est donné principalement pour but la publication en VHS, puis en DVD, de films documentaires relatifs à la Royal Navy et aux moyens de transport – notamment les chemins de fer – en Angleterre. Il possédait également un imposant catalogue d’enregistrements historiques en CD, malheureusement abandonné depuis quelques années, mais dont certains titres, et non des moindres, réapparaissent actuellement en de nouveaux transferts améliorés : une anthologie Sibelius comprenant les sept symphonies dans l’interprétation légendaire de l’Orchestre Symphonique de Londres dirigé par Anthony Collins (14PD8) – dont nous espérons vous entretenir bientôt – et ce CD tout entier consacré à Sir sous la baguette inspirée du grand chef d’orchestre néerlandais .

Succéder à ce monstre sacré que fut Willem Mengelberg à la tête de l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam n’était pas une mince affaire, et pourtant (1901-1959) dont les qualités de modestie et d’humilité vis-à-vis des chefs-d’œuvre musicaux étaient à l’opposé de celles de Mengelberg, y réussit admirablement en parvenant à s’imposer et se faire adorer par tous les orchestres avec lesquels il collaborait. Contrairement à Mengelberg, pur produit du XIXe siècle, van Beinum fut le type même du chef d’orchestre moderne en ce sens qu’il se considérait l’égal de ses musiciens – et non au-dessus d’eux – et qu’il élargit sensiblement le répertoire de son orchestre, notamment avec des œuvres de compositeurs néerlandais contemporains. Lorsque le petit Eduard de quatorze ans, bouleversé par un concert du Concertgebouw dirigé par Mengelberg, dit à sa mère : « vous verrez qu’un jour je conduirai cet orchestre », il était loin de se douter que dès 1929, son vœu serait exaucé.

Philips, à l’aube du microsillon, proposa à Eduard van Beinum un contrat pour des enregistrements devenus légendaires, notamment d’œuvres de Brahms, Bruckner et Debussy, et cela suite à de précédentes gravures très réussies chez Decca lorsqu’il dirigeait de chaque côté de la Manche, à la fois l’Orchestre du Concertgebouw d’Amsterdam et l’Orchestre Philharmonique de Londres. Lors d’une entrevue quelques années avant sa disparition, le compositeur anglais Sir Malcolm Arnold nous avait confié l’immense plaisir d’avoir été principal trompette sous la direction londonienne d’Eduard van Beinum qu’il considérait comme l’un des tout grands chefs de son temps. Toutefois confier les œuvres d’ à un chef non britannique était une entreprise plutôt téméraire de la part de Decca, car d’un côté ce répertoire était chasse gardée de Sir Adrian Boult, Sir John Barbirolli ou Sir Malcolm Sargent, et de l’autre la musique d’Elgar était considérée à cette époque comme démodée. Mais la fraîcheur et l’enthousiasme que van Beinum et ses musiciens insufflent à ces pages tout en les redécouvrant suffisent à les rendre intemporelles et universelles. Ce sont tour à tour la joie exaltée, la tendresse, le mystère (Cockaigne, 1901), la nostalgie de l’enfance (The Wand of Youth, 1907), d’une époque révolue (Concerto pour violoncelle, 1919), la tristesse (Elegy, 1909), qui nous inondent dans ces interprétations sans faille, d’un naturel confondant. Et l’on imagine aisément le plaisir espiègle et jubilatoire que le trompette Malcolm Arnold a ressenti dans le Finale intitulé Wild Bears du Wand of Youth, en exécutant cette sorte de french cancan (plutôt british !) échevelé dans un tempo ahurissant : à cette époque, on savait prendre des risques et les assumer !

Les mélomanes désireux d’approfondir l’art incomparable d’Eduard van Beinum s’empresseront d’acquérir ses enregistrements Decca 1948-1953 (473110-2) et Philips 1954-1958 (47563532) ainsi que ses « live » radio (Q Disc 97015).

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