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Le Beaux-Arts Trio, hors classe !

Le , c’est, pour le mélomane, l’archétype du trio avec piano, à l’égal du mythique « Cortot-Thibaud-Casals » d’antan. Et même si, au fil des ans (plus d’un demi-siècle d’existence…) on a dû, pour les deux tiers, renouveler le personnel, son pilier fondateur, le pianiste est toujours là, lui ; étonnant, sidérant personnage. A quatre-vingt trois ans (en décembre dernier) toujours bon pied, bon œil – il lit les partitions sans lunettes ! (mais a-t-il besoin de les lire ?), il fait montre d’une mobilité, d’une vitalité ex-tra-or-di-naire ! Mais surtout se pose en musicien hors pair, éblouissant de technique et d’une merveilleuse musicalité.

Le Trio « Beaux-Arts » d’aujourd’hui, ce sont trois générations de musiciens sur scène. Outre l’octogénaire Pressler : le violoncelliste , tout juste quinquagénaire, dont la réputation n’est plus à faire, et le violoniste , ex-protégé de Yehudi Menuhin, qui accuse à peine trente deux ans. Sans doute faut-il croire que la conjugaison des talents de ces artistes n’a rien de hasardeuse, car, au terme du concert, s’impose d’évidence ce constat que l’art du célèbre trio peut encore et toujours se définir en trois mots : distinction, cohésion, perfection.

En guise d’« antipasti » : ce mouvement d’un trio inachevé de Schubert, vraisemblablement composé à la même époque que les deux grands trios (op. 99 et op. 100), au titre (apocryphe) de Notturno, et qui fit le bonheur de quelques cinéastes (mais Schubert n’est-il pas un inépuisable pourvoyeur de musiques de films ?). Le tempo adopté – et ce sera la seule réserve de ce compte-rendu – nous semble ici exagérément lent. L’Adagio prescrit, très étiré, devenant quasi Largo. Cependant l’atmosphère rêveuse, toute de nocturne et poétique sérénité est parfaitement rendue par le jeu pudiquement lyrique des cordes sur les accords arpégés du piano, posés comme, dirait-on, par des doigts de fée….

Le « plat de résistance » sera somptueux ; somptueux et grandiose ! Une interprétation du trio n°2 de Chostakovitch (op. 67, le plus célèbre) qui efface toutes les autres. De celles qui vous incitent à formater séance tenante toutes les auditions antérieures ; à jeter aux orties vos enregistrements, aussi cotés soient-ils (et c’est à peine une plaisanterie). Les remarquables qualités de la partition, qui placent cette pièce au rang des chefs-d’œuvre de musique de chambre de son auteur, aux côtés de ses meilleurs quatuors, sont ici splendidement mises en valeur par les interprètes. C’est dans une tension dramatique intense que sont traversés les climats, aussi variés et contrastés que dans les symphonies n° 4 ou 8, par exemple, ou dans certaines symphonies de Mahler. Des climats tour à tour grinçants, méditatifs, tragiques et sombres, dansants (avec ce caractère klezmorim particulier aux Juifs Ashkénazes, qui intéressait le compositeur). La formidable cohésion des trois instrumentistes – étroitement rapprochés dans le placement – alliée à leur exceptionnel talent, aboutit à ce résultat miraculeux : un auditoire subjugué, emporté dans le virtuosissime tourbillon du scherzo, joué quasi presto, ou qui retient son souffle, visiblement touché et particulièrement fasciné par le clavier de Pressler, dans l’épisode central largo, grave et émouvante passacaille. Quand s’éteignent pianissimo, et comme un douloureux soupir, les derniers accords de l’Allegretto final, c’est un triomphe qu’une salle unanime accorde aux musiciens, consciente qu’elle vient de vivre, là, un grand moment de musique de chambre.

Il fallait bien l’entracte d’une demi-heure pour se remettre d’une telle émotion, et revenir à Schubert, servi en « dessert ». Un Schubert, celui de l’op. 99, qu’on finirait presque par oublier, tant l’op. 100 (son sacré Andante con moto – encore le cinéma ! –) tend à lui faire de l’ombre. C’est pourtant bien tout Schubert que l’on a ici, certes plus proche de La belle Meunière que du Voyage d’Hiver, car plus « léger » sans doute, moins dramatique ; tout de fraîcheur teintée de mélancolie, et le préféré de Schumann…qui n’avait pas mauvais goût. Le piège étant (un piège dans lequel nos musiciens se gardent bien de tomber) la tentation d’un parcours primesautier. Les sonorités sont magnifiques, qui mettent plus particulièrement en évidence le violoncelle de Meneses, et lumineux les phrasés, qu’un Pressler hyper attentif à ses partenaires, œil malicieux et mimiques expressives, impose au trio. Le charme est ici d’une autre nature qu’avec l’op. 67 de Chostakovitch, mais si ce n’est pas le même choc, c’est la confirmation que nous entendons là une prestation de grande classe.

Les deux bis consentis : le Finale du trio n° 18 de J. Haydn (un petit bijou…de fantaisie) et la quatrième Dumka du célèbre trio Dumky de Dvorák (ici, dans une interprétation à faire pâlir les Guarneri !) confirment cette excellence : celle d’une musique de chambre aux sommets des beaux-arts.

Crédit photographique : ©Marco Borggreve

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