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Igor Tchetuev plus concentré que concertant

Rachmaninov de l’orchestre au piano

Le souci avec les poèmes symphoniques, c’est que l’écoute croit se devoir à quelques images, du moins, traduire les raisons de ses écarts aux annonces narratives. Inspirée du tableau d’Arnold Böcklin, la partition de l’Ile des morts n’est cependant pourvue d’aucun texte de programme, la succession des plans n’a donc pas lieu de se chercher quelque rationalité narrative, fait bien de suivre la rondeur de chaque couleur, tellement relative à l’image suivante. La battue inspirée, la gestuelle inventive, dessinait des volumes aussi voluptueux que modérés. Aux harmoniques explicites, répondait une intensification comme synthétique, pour défragmenter les éléments dramatiques qu’avait pu laisser présager le programme.

Le concert étant d’un seul tenant, la cohésion de sa programmation aurait pu paraître plus éclatante. Notamment, la force de la musique à frapper un contre-rythme à ses accents descriptifs devait s’attiser avec les Trois Études-tableaux. Mais s’il donnait à la première un phrasé un peu affolé, comme par devoir de forte perpétuel, l’articulation heurtée du pianiste semblait peu sûre de sa non-netteté, systématisant le « heurt » partout où l’enjambement appelait marquage en creux. Aussi, là où il faisait preuve d’une meilleure résolution dans les effets de masse de la deuxième Études-tableaux, une sorte de surmoi spectaculaire avait raison du huileux de ses timbrages les plus doux y compris dans la troisième.

Enfin réunis, l’orchestre et le soliste donnaient, pour point culminant, le Concerto n°3 pour piano, que Rachmaninov a composé dans les mêmes temps que l’Ile des morts, en 1907-1908. Et si son exécution avait l’air de très bien se passer, pouvions-nous en attendre plus, toujours un peu plus, page après page, pouvions-nous certes remarquer parfois des équilibres plus heureux. Le Concerto n°3 est connu pour être vaste (c’est le seul qui dépasse les 40 minutes), pour une facture pianistique très bondée. À se concentrer sur le tapage de chaque épisode, faisait tous les honneurs à la difficulté technique, manquait d’en assurer quelque ligne motrice. Et la grandiloquence du soliste suffisant à contrecarrer les gestes gracieux de , il en ressortait des associations de couleurs peu attentives, comme les zigzags du cycliste qui fait du sur-place, suivant l’image de Musil, ce type de « mouvement par manque d’idée motrice ».

Crédit photographique : © Eric Manas