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Mstislav Rostropovitch, le serviteur de la création

Compositeur « contrarié », conscient de ses propres limites, décide de se lancer à corps perdu dans la création d’œuvres contemporaines, à défaut d’en écrire. Impressionné par ses deux mentors, Prokofiev et Chostakovitch et voyant qu’il n’arrive pas à se dégager de ses figures tutélaires, il abandonne rapidement la composition.

Loin des clivages esthétiques, de Britten à Boulez, de Glière à Xenakis, cet engagement nous a légué un patrimoine formidable de plus de 70 œuvres réparties sur un demi-siècle. Nombre de pièces créées sont aujourd’hui devenues des classiques, portées à bout de bras par leur commanditaire, puis par les meilleurs violoncellistes du monde entier. ResMusica vous propose un bref parcours des créations les plus marquantes dues à .

Serge Prokofiev (1891-1953)

Le jeune Rostropovitch, élève de Chostakovitch au Conservatoire de Moscou, vouait une admiration sans bornes à l’œuvre de Prokofiev, revenu depuis 1933 dans son pays natal. Les deux hommes ne se rencontrèrent qu’en 1949. Impressionné, le compositeur écrit pour le jeune prodige la Sonate pour violoncelle et piano en ut mineur op.119, considérée comme son opus ultime. Le violoncelliste conseilla au compositeur de revoir son Concerto pour violoncelle op.58 devenu Symphonie concertante avec violoncelle op.125, créée à Moscou en 1952 avec Sviatoslav Richter, exceptionnellement devenu chef d’orchestre. La mort a fauché Prokofiev trop tôt pour que la collaboration continue. Il nous reste un Concertino op.132, terminé par Rostropovitch et créé avec piano en 1956, puis orchestré par Kabalevski et donné en première mondiale le 18 mars 1960 sous la direction d’Abram Stasevitch. La Sonate pour violoncelle seul op.134 resta inachevée. On ne compte plus les transcriptions pour violoncelle que Rostropovitch fit à partir d’œuvres de Prokofiev.

Dmitri Chostakovitch (1906-1975)

L’alliance des deux noms est entrée au Panthéon de l’Histoire de la Musique. Ce n’est toutefois qu’en 1959 que le compositeur lui accorde un premier Concerto (op.107), suivi d’un autre 7 ans plus tard (op.126). Chostakovitch, rétif à toute intrusion lors de ses périodes de composition, accepta les révisions du violoncelliste en lui faisant lire, avant tout le monde, ses manuscrits. En 1963 il signa une curieuse réorchestration du Concerto en la mineur de Schumann, à destination de « Slava ». Rostropovitch fut un inlassable défenseur des deux concertos de son mentor, ainsi que de la Sonate op.40.

Créations lors de l’époque soviétique

Reinhold Glière (1875-1956) : Concerto pour violoncelle et orchestre op.87 (1946)

Dmitri Kabalevski (1904-1987) : Sonate pour violoncelle et piano op.71 (1962)

Aram Khatchatourian (1903-1978) : Concerto-Rhapsodie pour violoncelle et orchestre op.99 (1963-64)

Arvo Pärt (né en 1935) : Concerto pour violoncelle « Pro et Contra » (1966)

Alfred Schnittke (1934-1998) : Concerto pour violoncelle et orchestre n°2 (1990)

Boris Tchaïkovski (1926-1996) : Sonate pour violoncelle et piano (1957-58), Suite pour violoncelle seul (1960-61), Concerto pour violoncelle et orchestre (1964), Partita pour violoncelle et orchestre de chambre (1966-67).

Benjamin Britten (1913-1976)

La rencontre remonte à 1960. La complicité est immédiate, le disque en témoigne par des versions d’anthologie de la Sonate Arpeggione de Schubert et de la Sonate pour violoncelle et piano de Debussy. Leur collaboration commence dès 1961 avec la Sonate pour violoncelle et piano op.65, doublée trois ans plus tard d’une Symphonie concertante op.68 créée à Moscou avec le compositeur au pupitre. Britten se lance ensuite dans une série de Suites pour violoncelle seul op.72 (1964), 80 (1967) et 87 (1971) dans l’esprit de celles de Bach, mais la mort l’empêche de composer les trois dernières.

Si le War Requiem n’est pas destiné à Rostropovitch, la partie de soprano est néanmoins prévue pour son épouse, Galina Vishnievskaïa

Henri Dutilleux (né en 1916)

Le compositeur est connu pour son catalogue restreint. Il ne laissa qu’une seule œuvre pour Rostropovitch, et quelle œuvre ! Tout un monde lointain est aujourd’hui un classique du répertoire concertant pour violoncelle. Dutilleux reçoit la commande de Rostropovitch dès 1961, par l’intermédiaire d’Igor Markevitch, mais ne se consacre à sa composition que vers 1967. Lors de l’ultime phase de travail, peu avant la création, Slava ne connaît pas l’œuvre, écrite dans un style tellement éloigné de ce qu’il avait l’habitude de jouer… Dutilleux, connu pour sa méticulosité, songe à faire repousser le concert. Que nenni, Rostropovitch quinze jours plus tard revient en connaissant sa partition par cœur. La création au Festival d’Aix-en-Provence sous la direction de Serge Baudo avec l’Orchestre de Paris est un tel succès que l’œuvre est bissée.

Quatre ans plus tard c’est auprès de Dutilleux que les époux Rostropovitch trouvent refuge à Paris. Lorsque le violoncelliste prend en charge le National Symphony Orchestra, il commande Timbre, espace, mouvements crée en 1978. Le compositeur des Métaboles rendit encore un hommage au violoncelliste et à son épouse en mettant en musique un extrait du livre autobiographique de Galina Vishnievskaïa, devenant la mélodie avec orchestre Correspondance.

Olivier Messiaen (1908-1992)

Rostropovitch aurait tout donné pour n’avoir ne serait-ce que quelques notes de Messiaen à créer. Le compositeur est resté sourd à ses demandes, jusqu’à ce que peu avant sa mort il écrive le Concert à quatre, douce partition d’essence néo-classique ou les trois solistes (flûte, violoncelle et piano) dialoguent sur un pied d’égalité avec l’orchestre. L’œuvre est créée en 1991 avec Catherine Cantin (flûte), Yvonne Loriod (piano), l’Orchestre de l’Opéra-Bastille dirigé par Myung Whun Chung et bien sûr, Slava au violoncelle.

Autres

Luciano Berio (1925-2003) : Les mots sont allés… pour violoncelle seul (1978)

Leonard Bernstein (1918-1990) : Three Meditations from Mass pour violoncelle et orchestre (1977)

Arthur Bliss (1891-1975) : Concerto pour violoncelle et orchestre (1970)

Pierre Boulez (né en 1925) : Messagesquisses pour violoncelle solo et six violoncelles (1977)

Rodion Chtchedrine (né en 1932) : Concerto pour violoncelle et orchestre « Sotto voce concerto » (1994)

Lukas Foss (né en 1922) : Concerto pour violoncelle et orchestre (1966)

Renaud Gagneux (né en 1947) : Concerto pour violoncelle et orchestre (1993)

André Jolivet (1905-1974) : Second concerto pour violoncelle et orchestre (1971)

Giya Kancheli (né en 1935) : Having Wept pour violoncelle seul (1994)

Marcel Landowski (1915-1999) : Un enfant appelle pour soprano, violoncelle et orchestre (1979)

Witold Lutoslawski (1913-1994) : Concerto pour violoncelle et orchestre (1970)

Maurice Ohana (1913-1992) : Concerto pour violoncelle «in dark and blue» (1990)

Krzysztof Penderecki (né en 1933) : Per Slava pour violoncelle seul (1986)

Eric Tanguy (né en 1968) : Concerto pour violoncelle et orchestre (2001)

William Walton (1902-1983) : Passacaille pour violoncelle seul (1980)

Iannis Xenakis (1922-2001) : Kottos pour violoncelle seul (1979)

Ultime regret

En 1960 à Edimbourg, Mstislav Rostropovitch découvre la Voix humaine de Francis Poulenc. Impressionné, il demande une sonate pour son instrument au compositeur… qui refuse.

Crédit photographique : © DR

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