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L’ivresse effrénée d’un jazz mûrement débridé

Pleyel reçoit Portal et Sclavis

La loi du genre veut que les «pointures» arrivent en seconde partie de programme, ce qui rend toujours malaisé de passer avant. Mais après la décharge frénétique envoyée par Portal, Sclavis, Zulfikarpasic, Chevillon et Humair, il était même difficile de se rappeler que, le même soir, tout avait commencé par une heure de piano solo. Entre les deux parties, au-delà de la seule différence d’effectif, le public pouvait souffrir d’un écart de style plus rigoureux qu’intéressant.

Le pianiste Baptiste Trotignon ne s’est pas vraiment départi d’un son plein, d’une assurance entière. Fascinante, son ardeur à défaire les thèmes pour les maintenir en les tendant sans heurt, doublée d’une retenue curieuse et sereine dans les passages les plus amples, confine parfois à la facilité. C’est que le souci soyeux de raconter, de faire des phrases distinctes, donne à la cohérence de son élocution une certaine solennité, certes inspirée, mais ronde et presque trop huilée. A la faveur de ce toucher très clair, nous nous réjouissons aussi bien de l’effervescence de Music for a while, curieusement implacable et complètement maîtrisée. Reprenant des pièces de son album de 2005, Solo II, et quelques morceaux inédits au disque, Baptiste Trotignon arrive à mettre de la sérénité dans l’excitation. Sa consistance n’a besoin d’aucun artifice ou piment : ses fragments de citations passent comme autant de grains à moudre, ses emprunts stylistiques comme le ferment d’une énergie unitaire, peu embarrassée de personnaliser quelque pâte, d’avance acquise à son onctuosité. Et si les harmonies ne sont pas complexes, si elles sont parfois courantes et même attendues, elles sont tout de même pétries d’une poigne régulière, dans Africa par exemple.

C’est en seconde partie que la Salle Pleyel a bel et bien décollée, avec l’arrivée sur scène de , Louis Sclavis, Bojan Zulfikarpasic, Bruno Chevillon et Daniel Humair. Aussi variés que possibles, les alliages sonores par deux, trois, quatre ou cinq instruments donnaient autant de moments curieux, jouissifs, électriques et tous aussi sensuels les uns que les autres. Inouï, l’éclatement des thèmes découlait le plus naturellement de l’ivresse rythmique, elle-même directement inspirée d’une curiosité «timbrique» furieuse, engageant les cinq musiciens de bout en bout. Des sifflements suraigus, spécialement peu ornementaux de Portal aux lignes cosmiques et rocailleuses de Sclavis, en passant par les faramineux – mais souples – fracassements de Daniel Humair, si les passages qui déchirent franchement sont toujours si bons à prendre, si on est tenté de tout mettre sous le coup du furtif, l’ardeur des musiciens ne souffrant aucune relâche, le public pouvait se sentir aimé dans son vitalisme, comme rarement.

Crédit photographique : © Roberto Cifarelli

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