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Festival de Cannes, un voyage en musique et en lumières pour 60 bougies

Depuis maintenant trois ans, le prestigieux Festival de Cannes considère enfin à sa juste valeur la musique de films. Cette ouverture improbable à un genre souvent considéré comme le parent pauvre du cinéma ou comme une branche mercantile de la musique dite « sérieuse », s’est matérialisé par la création à l’initiative de l’UCMF [Union des Compositeurs de Musique de Film] d’un Pavillon International de la Musique de Film, ainsi que par des leçons de musique et des concerts donnés par des compositeurs reconnus ( l’année dernière)…

Radio Classique, qui depuis quelques temps s’affirme comme la radio de la musique de films, accompagne désormais cette évolution (une émission consacrée spécialement au sujet et un programme prévoyant au moins une musique de films par heure). Dans le cadre d’un voyage de presse ambitieux, elle a invité Res Musica au festival de Cannes pendant deux jours. Votre rédacteur s’est ainsi retrouvé parachuté sur la Croisette, afin de couvrir la 60e édition du festival de cinéma le plus glamour et le plus couru au monde…

Res Musica a essayé pour vous… le strass et les paillettes

On ne peut pas raisonnablement couvrir le Festival de Cannes sans se laisser emporter par la magie de l’événement. Une atmosphère électrique où tout rêve semble possible ; les faux-semblants et les illusions d’un monde enchanteur où tout paraît beau et facile. Le festival a pour vocation de vendre du rêve au grand public, et le Festivalier le vit chaque jour, à chaque pas, sous un soleil de plomb.

Dans la réalité, 4500 accrédités vampirisent l’espace consacré au Festival, par ailleurs soigneusement interdit au grand public et aux habitants. Cannes est un festival de privilégiés et de journalistes, tout à coup réduits à faire la queue pendant deux heures pour voir un film ; la Croisette est pleine de gens avec le précieux pass, et parmi eux, parfois, une célébrité se fraye un chemin sous les cris. L’avantage, c’est que le précieux sésame permet d’accéder à tout : aux évènements spéciaux, au Marché du Film, au Village, et même à la plage Majestic, où se croisent toutes les vedettes du moment et où l’on boit à l’œil du champagne…

De grands restaurants en grands restaurants, d’hôtels de luxe en hôtels de luxe, notre équipe a vécu avec enthousiasme et effervescence cet événement planétaire. Vers 19 heures, du haut du Palais des Festivals, nous apercevons , Alain Chabat, Brad Pitt et Angelina Jolie monter les marches de velours rouge qui ont fait la réputation de Cannes. Trois heures et demi plus tard, pour la deuxième projection officielle de la journée, nous aurons également l’occasion de monter ces fameuses marches, sous les projecteurs et les flashes, afin de voir le dernier Gus Van Sant : Paranoid Park. L’émotion est totale, le rêve total : nous avions vite fait d’oublier pourquoi nous étions là… parler de musique de film.

et , complices à l’écran comme à la vie…

Le 21 mai, à 15 heures, salle Buñuel, le grand compositeur canadien nous offre une leçon de musique animée, comme toujours, par l’inratable et inimitable Stéphane Lerouge. Perturbé par quelques problèmes techniques, l’événement s’avère parfois fastidieux et laborieux, mais l’humour de Shore, Cronenberg et Lerouge, ainsi que les extraits de film donnent fort heureusement un peu de vie à cette rencontre.

Une première partie nous permet de (re)découvrir les films qu’Howard Shore a mis en musique pour d’autres réalisateurs que . D’abord, le très spectaculaire Seigneur des Anneaux et plus particulièrement une scène du premier volet au cours de laquelle Gandalf combat un dragon avant de disparaître dans l’abîme (une perte supposée accompagnée par une litanie déchirante chantée par des chœurs d’homme). Ensuite, une scène du film The Aviator de Martin Scorsese, illustrée par une musique solennelle, entre la fugue et la musique hispanique, « portrait intérieur et extérieur de Howard Hugues » (Stéphane Lerouge). Enfin, les spectateurs de la salle Buñuel ont pu entendre la musique du générique que le compositeur a signé pour Ed Wood de Tim Burton. Une collaboration étonnante puisqu’en général le réalisateur travaille avec Danny Elfman. Cette brève complicité a donné naissance à un générique insolite, aux sonorités surnaturelles, composé pour theremin, orchestre et rythmes cubains.

David Cronenberg a ensuite rejoint le compositeur sur scène. L’amitié qui les lie est très ancienne. Howard avait 14 ans, et David 17 ans lorsqu’ils se sont rencontrés. Cronenberg avait une Ducatti, était « cool » et faisait des films en 60 mm. C’est seulement quatorze ans plus tard que Shore osera demander à Cronenberg d’illustrer ses films. Leur fusion artistique et leur confiance mutuelles ont indiscutablement fait leur succès. Les deux complices ont évoqué leurs premières collaborations, très expérimentales : Naked Lunch (sublimé par le saxophone fou et free d’Ornette Coleman), Scanners (une musique de film pour orchestre parasitée avec talent par des bruits évoquant un scanner ou une imprimante) et Dead Ringers. Est ensuite projeté une scène de Crash, un film décrivant les fantasmes pervers de deux couples fascinés par les accidents de la route, et qui a remporté la Palme d’Or en 1996 : trois harpes amplifiées et des guitares électriques composent une musique métallique et singulière, l’une des œuvres les plus fascinantes du compositeur.

Enfin, la leçon de musique s’achève avec un extrait d’History Of Violence, illustrée par une musique d’une profondeur stupéfiante.

On notera néanmoins l’absence regrettable du film La Mouche, sans doute l’un des meilleurs films de Cronenberg ainsi que d’autres musiques emblématiques du compositeur, comme celle du Silence des Agneaux réalisé par Jonathan Demme. Néanmoins cette leçon de musique aura permis de montrer deux facettes d’Howard Shore : une facette très expérimentale, et une facette plus démonstrative.

Paranoïd Park de Gus Van Sant : une supra-musique de film

Avec Paranoid Park, le réalisateur Gus Van Sant consacre le style cinématographique et les thématiques qui ont lui ont permis de remporter la Palme d’or en 2003 avec Elephant, un film contemplatif sublime sur la tragédie de Colombine.

Le cinéaste y dépeint les sentiments d’Alex, un adolescent qui préfère la fréquentation d’un piste de skate bâtie par des marginaux à celle de sa petite amie Jennifer, qui n’a pour ambition que de coucher avec lui pour pérenniser leur relation. Un soir, il provoque avec un camarade junkie la mort d’un agent de sécurité, fauché par un train. L’adolescent ne dit rien de la tragédie, et sombre dans la solitude et la mélancolie, indifférent à ce qui l’entoure.

A l’image du soporifique Gerry du même auteur ou du récent Inland Empire de David Lynch, Paranoid Park, récit d’une adolescence brisée, est un film ennuyeux mais qui, par ses qualités plastiques et par sa portée intellectuelle, peut être considéré comme une œuvre d’art à part entière – d’aucuns appelleront cela sans doute de l’imposture intellectuelle mais qu’importe.

Paranoid Park est le récit halluciné d’une errance mentale et des bouleversements psychologiques provoqués par un drame dont on est la cause. Grâce à des ralentis audacieux (un peu démonstratifs parfois), Gus Van Sant suspend le temps afin de décrire musicalement l’état psychologique des personnages. L’ami skateur d’Alex est caractérisé par des morceaux hard-rock, Alex par des musiques hallucinées qui traduisent souvent sa rêverie : une flûte qui s’accélère de façon presque humoristique, le requiem de Mozart, des chansons pop-rock… Les séquence de skate au « Paranoïd Park » sont filmées en super-8 et accompagnées par une musique électro à la fois contemplative et torturée. Le summum de cette caractérisation musicale de l’état des personnages (une « supra-musique de film » comme on n’en a jamais vu auparavant) intervient au moment de la scène de la douche. La lumière s’assombrit (la photo du film est signée Christopher Doyle, ex-chef opérateur de Wong Kar-Waï), le bruit de la douche s’amplifie, puis se mélange à des sons de chemins de fer assourdissants, rappelant des expérience sonores psychédéliques des années 60. La scène dure longtemps, met mal à l’aise ou hypnotise : une scène d’anthologie, assurément…

Paranoid Park est en fait le portrait d’adolescents obnubilés par leurs soucis, souvent liés à une recherche d’identité. Chaque scène, chaque plan, traduit cette idée, musicalement et esthétiquement parlant. De bout en bout, le spectateur est dans la tête d’Alex. L’expérience est troublante, touchante, hypnotisante. Et même si le film est quelque peu fastidieux, l’expérience artistique vaut bien quelques désagréments. Le public de la Salle Louis Lumière lors de la projection de 22h30 à Cannes ne s’y est pas trompé. Si des spectateurs ont sifflé au début de Paranoid Park, c’est une ovation et des applaudissements nourris qui ont salué l’équipe du film à la fin de la projection.

La musique de films a son pavillon

Depuis trois ans, l’UCMF et la SACEM, soutenue par le CISAC et la FFACE célèbre officiellement la BOF dans un Pavillon consacré à la musique de film, situé dans le Village International France du festival de Cannes (malheureusement fermé au grand public). Cette année, le parrain de cette manifestation est le célèbre et prolifique compositeur Ennio Morricone (The Mission, Le Professionnel, Il était une fois l’ouest, Le Bon, la Brute et le Truand, Cinema Paradiso…).

Très bien fréquenté, le lieu, plutôt exiguë, permet de rencontrer des compositeurs et réalisateurs débutants ou confirmés, des journalistes curieux, des producteurs. Tous les pays y sont représentés : Grande-Bretagne, Allemagne, Suisse, Etats-Unis. Tables rondes, conférences, show-case, concerts, cocktails, speed-dating permettent au Pavillon de faire l’événement et d’être un lieu de rencontre pour tous les professionnels du secteur. On apprend notamment que l’ESRA créera en septembre 2007 un mastère musique de film pour les compositeurs. Une initiative qui témoigne d’une soudaine ouverture des écoles de cinéma à la musique de film, enfin considérée comme un élément indispensable par des institutions qui ont souvent sous-estimé son rôle.

Bien entendu tout est encore à faire. La Montée des Marches est encore sonorisée par de la musique « actuelle », et le palmarès du festival ne distingue toujours pas la musique de film. Pour compenser cette absence, devaient être remis pour la deuxième fois consécutive, le dimanche 27 mai à l’hôtel Majestic, un Prix France Musique des Bandes Originales de Films (Lauréat 2006 : pour The Constant Gardener) et un prix UCMF de la musique pour le cinéma (Lauréat 2006 : Johan Söderqvist pour Brothers).

Remerciements : Valery Guyot-Sionnest, Frédéric Olivennes (Radio Classique), Maxime Kaprielian (ResMusica), Séverine Abhervé (UCMF).