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Julie de Philippe Boesmans, huis clos oppressant et saisissant

Artiste résident depuis 1986 au Théâtre Royal de la Monnaie, le compositeur belge qui signe, avec Julie (comptes rendus de la création et de l’édition en CD) son quatrième opéra, est un familier de la scène lyrique. Après Le conte d’hiver de 1999, il renouvelle sa collaboration avec – ici librettiste et metteur en scène – pour son opéra de chambre Julie, une adaptation de la pièce de Strindberg Fröken Julie [Mademoiselle Julie] dont il entend respecter la trame serrée de la narration. Créé à la Monnaie de Bruxelles, l’opéra est repris et capté au Festival d’Aix en Provence par la caméra de Vincent Bataillon qui réalise cette superbe version DVD.

Tout est extrêmement concentré dans ce drame à trois personnages – Julie, la fille du comte et deux domestiques, Kristin et Jean – occupant un lieu unique, la cuisine d’un château, pendant la nuit de la Saint-Jean. C’est durant cette nuit de folie traversée par un orage que Julie, entre délire et hystérie, se donne à Jean, le laquais lâche et cynique qui rêve de reconnaissance et de pouvoir en volant le vin du comte et l’honneur de sa maîtresse. Aux miasmes de ce couple malsain s’oppose l’innocence de Kristin – soprano colorature – l’officielle fiancée de Jean dont la pureté de sentiments s’oppose plus crûment encore à la perversité des deux autres personnages.

L’imposante stature de , mezzo-soprano, dont l’ombre vampirisante se profile sur les murs de la cuisine, fait de Julie une sorte d’héroïne straussienne – tout à la fois rebelle et consciente de ses privilèges – dont on découvre peu à peu la fragilité lorsque, dégrisée, elle mesure l’ampleur de sa déchéance. Sa voix ample et très timbrée accuse toutes les aspérités psychologiques du personnage : le chant orné pour la séduction évolue vers le Sprechgesang de la sincérité. A ses côtés, , baryton, – Jean est un anti-héros à la Wozzeck – laisse transparaître dans son personnage toutes les facettes de cet arriviste veule ; à la botte de sa maîtresse durant la phase de séduction, il l’accule au désespoir ensuite, lui fournissant même l’arme de son suicide.

L’écriture orchestrale sans effusion et d’une efficacité dramatique implacable distille ses motifs sournois et répétés, des traits de violons suraigus acérés comme la lame du rasoir qui cinglent l’espace. règle avec une précision d’horloger cet orchestre plein de sous-entendus qui semble, tout autant que les personnages en scène, mener de manière inéluctable l’effroyable destin de l’héroïne jusqu’à la catastrophe.

Les images qu’en tire Vincent Bataillon affinent mieux encore l’angle de vue de ce huis clos oppressant dont on reçoit de plein fouet la force du saisissement.