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A Tansman, la patrie pas reconnaissante

La France musicale d’après-guerre, caractérisée par un dogmatisme sériel triomphant, était vraisemblablement le pire endroit au monde où exercer un métier de compositeur de style néoclassique. C’est pourtant à Paris que s’installa définitivement , de retour d’Amérique où ses Symphonies avaient rencontré de beaux succès. En Europe du Nord ou en Amérique du Nord, voire en Europe de l’Est, aurait pu trouver une reconnaissance. En France, il s’assurait l’oubli durable de son œuvre.

La preuve en est que plus de vingt ans après la disparition du musicien, il n’y a aucune bonne fée française pour se pencher sur son tombeau. Alors que Tansman vécut et travailla la plus grande partie de sa vie en France et que sa Symphonie n°6 « In Memoriam » porte l’inscription « A la mémoire de ceux qui sont tombés pour la France », c’est le label écossais Chandos qui s’est engagé dans l’enregistrement de l’intégrale de son œuvre symphonique, avec l’orchestre australien de Melbourne dirigé par le chef italien . Cette équipe internationale n’aurait sans doute pas déplu à Alexandre Tansman, son style n’ayant pas l’élégance et la transparence par lesquelles on caractérise le style « français ». Né en Pologne en 1897, venu conquérir Paris au lendemain de la Première Guerre Mondiale muni de trois premiers prix au Concours national de musique polonais, il s’inscrit largement dans la mouvance des compositeurs d’Europe de l’Est et de Russie, que ce soit par le néoclassicisme de Stravinsky qu’il compta parmi ses amis, la motricité de Martinu, le chromatisme de Scriabine voire même la finesse de touche et l’ironie d’un Chostakovitch, dans le dernier mouvement de la Symphonie n°4 composée de 1936 à 1939. Marié à Colette Cras, fille du compositeur français Jean Cras, il obtint la nationalité française en 1938.

La Symphonie n°5 composée à Hollywood en 1942 assura le succès du compositeur. Parmi ses soutiens, il comptait Arturo Toscanini, Leopold Stokowski, Serge Koussevitzky, bref largement de quoi assurer sa carrière en Amérique. Pourtant depuis Los Angeles où il travaille, c’est vers la France que Tansman regarde en 1944, et c’est à elle qu’il dédie sa Symphonie n°6. Plus de soixante ans après sa composition, ce disque en présente le premier enregistrement. Le premier mouvement est mystérieux, statique, suspendu. Excluant les cordes, c’est comme une musique des limbes. Celle des âmes des héros disparus ? Le deuxième mouvement ne retient que les cordes, et pourrait être un hommage à la Nuit Transfigurée de Schœnberg – encore un ami de Tansman – alternant sentiments, rythmes à la Sacre du Printemps et se conclut en un épisode pastoral, tout cela en trois minutes. Le troisième mouvement met en œuvre l’orchestre au complet, et en moins de quatre minutes alternent épisodes épiques ou poétiques, mais toujours allusifs et dans une fine orchestration qui toujours évite l’emphase. Sommet émotionnel de l’œuvre fuyant le pathos larmoyant autant que le patriotisme revanchard, le final choral sur un texte du compositeur est une complainte, presque une berceuse pour les soldats morts dans un style qui évoquerait plutôt Vaughan Williams. Un mélange que l’histoire personnelle d’Alexandre Tansman explique aisément mais dont on comprend qu’il ait dérouté le milieu musical français d’après-guerre.

, formé par Nadia Boulanger et après la réussite de son cycle Chostakovitch (lire notre chronique) a les qualités et la sensibilité qui permettent de rendre justice à ce compositeur écartelé entre Varsovie, Paris et Los Angeles.

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