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Un Fidelio décevant au Festival d’Opéra de Munich 2007

Tous les étés, pendant le mois de juillet, se déroule dans les murs du Nationaltheater, situé sur la Max-Josef-Platz de Munich et sous l’égide de l’Opéra d’Etat de Bavière (Bayerisches Staatsoper) désormais dirigé par Kent Nagano, un festival d’opéra permettant au public bavarois d’assister chaque soir à un spectacle différent. Ainsi cette année, dix neuf opéras se sont succédés sur la scène du Staatsoper, de Haendel (Alcina et Orlando) à et son Alice in Wonderland. Nous avons pu assister aux deux derniers spectacles de l’édition 2007, Fidelio et Meistersinger, tous deux déjà largement rodés les années précédentes, mais d’inégale réussite.

Le Fidelio présenté dans la production de avait été jusqu’ici dirigé par Zubin Mehta et Adam Fischer, mais c’est Christof Prick qui a repris le flambeau pour les représentations de la saison 2007, et pour ce que nous avons entendu ce soir, ce n’est pas vraiment un succès. Etait-ce la fatigue (l’orchestre jouait presque sans interruption depuis plus de trente jours), était-ce la température extérieure réfrigérante (14°C en ce lundi de fin juillet), toujours est il que l’ouverture commençait bien mal, comme si les musiciens ne s’étaient pas échauffés, avec des couacs en pagaille venant des vents, un ensemble flottant, sans impact, aucune tension n’était perceptible (et pourtant il y avait de quoi) donc pas plus de détente ni de jubilation libératoire finale, des cordes plafonnant dans les ff, des crescendos plats, qui plus est écrasés par des timbales cognant trop fort, ce qui les détachait du reste de l’orchestre (en particulier des violoncelles et contrebasses qu’elles accompagnent si souvent dans l’écriture beethovénienne), bref, rien de rien de ce qu’on attend de cette ouverture n’était présent. Aïe ! Malheureusement la suite de la prestation orchestrale sera sur le même modèle (avec moins de couacs quand même dans le deuxième acte). Voilà donc un Fidelio sans orchestre valable, autant dire avec la moitié de l’intérêt que l’on prête généralement à cette œuvre musicalement géniale, envolée d’un coup.

Vocalement, le plateau a clairement été dominé par la Léonore-Fidelio de , qui a tenté − et parfois réussi − à mettre du cœur, du sang, bref de l’humain, dans sa prestation. Car les autres sont restés sur la réserve, avec un Rocco bien fatigué (y compris vocalement) à la silhouette de Falsot (et pour cause, est un abonné de ces deux rôles), un Pizzaro scéniquement un peu plus mobile que les autres, mais qui n’inspire pas la terreur lorsqu’il clame «Triumph ! Der Sieg ist mein !». Le Florestan de est correct mais ne restera pas mémorable. Quant à Marceline, elle joue vocalement et dramatiquement comme si elle était chez Mozart, ce qui, isolément n’est pas totalement absurde, mais crée un contraste ou une incohérence, au choix, avec les autres personnages.

Pouvions nous reporter notre satisfaction du côté de la mise en scène ? En fait, celle-ci, très cérébrale et intellectualisée, était comme la température extérieure du jour, un peu froide pour la saison ! Comme d’habitude modernisée (d’après les costumes), sans localisation temporelle précise, l’action se situait non dans une prison mais dans un palais (sans doute celui de Pizzaro) un peu passe partout ; cela aurait tout aussi bien pu être le Walhalla tel qu’on le voit, lui aussi, un peu partout aujourd’hui (quelle imagination ces metteurs en scène !), le plus souvent au pied ou au sommet d’un grand escalier, passant de l’un à l’autre en champ contre-champ, inversant ainsi le point de vue du spectateur. Sans le moindre mobilier ni accessoire (à part une grosse malle apportée par Jaquino, trainée par Leonore et Marzelline sur les marches du fameux escalier, et dont le sens nous a un peu échappé), la mise en scène donnait l’impression qu’on s’évertuait à capter davantage l’attention du spectateurs sur les changements de décors (fréquents, bien exécutés, mais d’une utilité et d’une signification peu probante) qu’à l’intéresser au jeu de scène et d’acteurs. L’éclairage et les costumes donnaient un monotone aspect bicolore à la représentation, le premier teintant les décors en vert plus ou moins sombre selon la lumière, les seconds uniformément clairs quel que soit le personnage, comme si l’action s’était figée lors d’une soirée au palais, soirée fatale à Florestan qui, depuis, y est enfermé dans les profondeur du donjon. Cet aspect «uniforme» des personnages n’est pas propice à apporter un peu d’animation à une représentation. Et puisque nous ne sommes pas dans une prison, il n’y a donc pas de prisonniers, les chœurs, fantômes invisibles (sauf à la toute fin) entonnent le normalement si prenant «O welche Lust …» ici sans émotion, qui ouvrent le final de l’acte I, qui se déroule ainsi sans eux.

Notons, non sans un brin d’ironie, que la mise en scène a résolu un des problèmes classiques du théâtre : celui qui pénalise les spectateurs moins fortunés ne pouvant se payer les places où l’expression des visages est parfaitement lisible ; ici, plus de différence, tout le monde voyant la même chose…c’est-à-dire plus rien ! Les personnages étant presque systématiquement éclairés à contre jour. Cette technique, peu favorable à créer des personnages de chair et de sang, a bien réussi son coup. Sans chair et sans émotion nous étant apparu le premier acte, le second acte sera un peu mieux perçu ; la scène du cachot étant sans doute la plus réussie, même si non exempte de soucis, balançant entre un excès de cérébralité réfrigérante et une théâtralité exagérée. Ainsi était-il inutile, comme si nous n’avions pas compris, de faire apparaître Léonore subitement habillée en femme telle une icône d’Isolde, au moment où elle empêche Pizzaro d’exécuter son époux et révèle qu’elle est sa femme, en plus que logiquement aberrant car jamais elle n’aurait quitté les tréfonds du palais, pris le temps de remonter se changer (le fameux grand escalier !), alors qu’elle sait Florestan sur le point de se faire trucider à chaque seconde ! Non elle n’a pas fait tout ce chemin pendant toutes ces années pour le quitter au moment crucial. L’effet dramatique de cette apparition était finalement plus grotesque qu’autre chose. Quant à la scène finale, libératoire, triomphale, qui arrache les larmes de tout démocrate épris de droits de l’homme et qui se respecte, elle est transformée ici en semi victoire ; l’action se situant «au 1ier étage», le «rez de chaussée» du plateau étant occupé par les chœurs, cette fois visibles, mais sans vie, immobiles, uniformément vêtus façon croque-morts fantomatiques au visage blafard inexpressif, créant ainsi un certain malaise, sans doute voulu, mais brisant net l’émotion. Curieux parti pris.

Au final, une représentation bien décevante avec un orchestre à côté de la plaque, au son trop maigre, une mise en scène figée, froide, sans dynamique ni émotion, des décors passe-partout, où surnagent les chanteurs, surtout , mais tous pas de façon mémorable.

Crédit photographique : © Nationaltheater