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English National Ballet : nuée de cygnes à Versailles

Les tournées des troupes de danse européennes sont rares en contrées franciliennes ; ou bien les salles préfèrent, quitte à offrir de l’étranger, à proposer d’office du transatlantique, ou alors les festivals sont difficilement conciliables avec les températures du département.

L’initiative de présenter, à l’occasion de trois représentations, le Lac des Cygnes sur le Bassin de Neptune au Château de Versailles, bassin mythique s’il en est, étant donné que les premières évolutions du Roi Soleil se passèrent ici même, est une chose heureuse, car l’English National Ballet ne s’était produit depuis fort longtemps de ce côté-ci de la Manche. Outrepassant des conditions météorologiques assez défavorables, il faut bien admettre la force qui se dégage de la troupe qui doit éviter de glisser sur le sol que l’environnement immédiat rendait plus aquaphile que jamais. La représentation du 28 juillet était ainsi plus difficile, aussi bien pour le corps de ballet que pour la danseuse principale, et les chutes de pointe furent fréquentes. Au même titre, les cygnes eurent tout de même la plus grande patience face à l’immobilité forcée, lors de certains passages où les insectes pullulaient autour d’elles, véritables halos de lumière appelant à lutter contre la disparition du jour par le truchement de la lumière artificielle. Passées ces considérations nécessaires au bon déroulement d’une production en plein air, il reste de ces deux représentations un parfum assez inestimable de l’excellence de la troupe. Le Lac est incontestablement un ballet où le corps de ballet tient la place prédominante, et celui-ci est assez étonnamment parfait. Les lignes forment rigoureusement les formes traditionnelles, la coordination des bras est très travaillée, de même que la hauteur des jambes ne révèle pas les compétitions de souplesse que d’autres compagnies peuvent nous offrir en la matière ; a contrario, les quatre petits cygnes présentent un travail moins abouti dans le bas de jambe et dans les ports de tête, comparé au reste de la troupe. De même, les hommes, qui ont une partie fort développée au premier acte, sont sidérants d’aisance dans les sauts et les pirouettes ; et ceux qui remportent avant tout notre adhésion sont les deux danseurs du Pas de Quatre du premier acte : Cesar Morales et Fabian Reimar qui, de bout en bout de leur variation commune, font montre d’une synchronisation rare et jubilatoire. On relèvera cependant juste un petit bémol, le partenariat entre les hommes et les femmes nous semblant perfectible, certains d’entre eux étant décalés avec leur danseuse respective. Mais que ces quelques errements n’entachent pas la rigueur à laquelle s’astreint chacune des parties du corps de ballet. Les danses de caractère sont, comme la très grande majorité de la chorégraphie, totalement revisitées par , et les plus intéressantes d’entre elles sont la napolitaine, nécessitant un couple endiablé, remplissant ici totalement son contrat avec une musicalité égalant la virtuosité, et la mazurka, qui a besoin d’un grand contrôle de la masse dansante vis-à-vis d’un rythme quelque peu atypique.

Le Prince Siegfried, interprété par au cours des deux soirées, est un solide danseur, aux cuisses bien plus gonflées que ne l’autorise les critères de la danse aujourd’hui, mais à la blondeur bien caractérisée : on a là un « cover boy » qui se regarde beaucoup, qui sait tourner, certes, mais aux bras un peu trop féminins, les arrondis excessifs des port de bras apportant une mièvrerie trop sucrée. Ceci est très apprécié de nos jours, mais il y a aussi une limite quand le danseur a des ondulations qui, de tant de manières, feraient pâlir de jalousie n’importe quel cygne. Enfin, le partenaire n’est pas des plus sûrs, manquant de peu de faire tomber sa partenaire lors des tours.

, qui dansait le 26, était incroyable à tous les égards : sachant aussi bien s’accorder aux tendres moments lyriques du premier acte, où une certaine rudesse rend plus intéressante que tout sa vision du rôle, le troisième acte nous rend un Cygne Noir raffiné et redoublant de vaillance dans les difficultés techniques, nous prenant ainsi à contre-pied de ce que l’on a l’habitude de voir. Excitante à tous les égards, avec des équilibres toujours agréables à constater, une présence magnétique, la danseuse d’origine niçoise nous offre là une interprétation de haut niveau, totalement personnelle et absolument pas conventionnelle pour autant.

A l’inverse, évoluait le 28 juillet sous un crépuscule radieux et sous des cieux apaisés, donnant là une version plus lisse du rôle. Mais quelle déception de voir coupées les variations du Prince et d’Odile au troisième acte, nous privant ainsi de toute la liberté qu’offre le loisir de ces quelques minutes où le rôle principal bascule dans la noirceur la plus envoûtante. L’adage est suivi immédiatement de la coda, privant ainsi l’acte de la montée d’adrénaline inhérente aux différentes interventions des protagonistes.

Les quelque sept milles spectateurs, qui ont pu profiter du cadre fabuleux de l’allée centrale prolongeant le bassin de Neptune, ont pu ainsi assister à la réalisation d’un beau projet ; il est vrai que l’immensité de la scène pouvait tromper l’œil, les danseurs apparaissant fort lointains, mais le spectacle englobe aussi l’environnement scénique, les oiseaux terminant leur sérénade, le soleil se couchant, et, au loin, le faste d’un Régime défunt qui renaît pour quelques heures.

Crédit photographique : © DR

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