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Tchaïkovski à la fête

Les Jardins Musicaux

La coutume veut qu’on attribue le swing du jazz aux Noirs d’Amérique. Comme s’il s’agissait d’une évidence même, on affirme qu’ils ont ça dans le sang. Peut-être. Faudrait-il donc laisser aux musiciens de l’Ex-URSS le monopole de la musique de Tchaïkovski ? La prestation du Casse-Noisette par l’Orchestre Symphonique de l’Etat de Lituanie sous la direction de Gintaras Rinkevicius pourrait l’attester.

Pourtant, tout avait bien mal commencé. Dès les premières mesures, la sécheresse des violons dérange l’oreille. On se prend alors à penser que les difficultés économiques que la Lituanie a subies pendant les années de tutelle soviétique ont empêché les musiciens de se doter de bons instruments, ou pour le moins d’en maintenir la qualité. Des pensées très vite balayées quand, après quelques minutes, le son de l’orchestre s’adoucit ; comme par enchantement. S’adaptant admirablement à la sonorité de la salle, on sent chaque musicien à l’écoute de son voisin tout en suivant la partition «à-la-note». Les quelque soixante instrumentistes se fondent dans la musique de ce ballet avec une générosité et un enthousiasme débordants. S’installent alors des climats musicaux d’une rare beauté, comme dans L’Hiver, dans la forêt de sapins où les cordes, sans vibrato, gèlent l’atmosphère.

Directeur artistique de l’Orchestre Symphonique de l’Etat de Lituanie depuis bientôt vingt ans, Gintaras Rinkevicius connaît tous les recoins de son ensemble. Il le dirige avec une précision exceptionnelle poussant ses musiciens aux portes de l’impossible. C’est ce surprenant éclat d’une trompette au milieu des violons, ce trait d’un hautbois soudain isolé. Derrière une apparente aisance, se profile le fruit d’un incessant travail de mise au point autant rythmique que des couleurs orchestrales. Ne ménageant pas le geste, le chef danse devant son ensemble, l’entraînant dans les tourbillons de la Valse des flocons de neige. Puis, sans que l’unité de l’œuvre en soit le moins du monde bouleversée, il ouvre de larges bras pour que, dans un pianissimo obligeant l’auditoire à suspendre sa respiration pour ne pas déranger l’exhalaison du lyrisme, s’enflamme la douceur du Palais enchanté du Royaume des délices.

Si les sourires entendus sont rares, chez ces musiciens, on sent la constante implication à la réussite du concert. Bois admirables, superbes flûtes, cuivres parfaits, magnifique harpiste : chacun soigne ses notes, comme s’il s’agissait de transmettre le meilleur de soi-même aux autres musiciens ; le plaisir de chacun devenant le plaisir de tous. Moments magiques de communion dans la musique qui porte au pinacle une œuvre, certes très belle, très populaire, mais qui, sous leur interprétation trouve sa vie, ses éternelles images.

Le public ne s’y trompe pas, réservant un triomphe à cet exceptionnel ensemble qui, comme inconscient des moments de grâce qu’il vient de faire vivre, ne réalise que lentement qu’il a porté Tchaïkovski à la fête.

Crédit photographique : Gintaras Rinkevicius – DR<b

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