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Effroyable tempête

Carnegie’Small

« L’effroyable tempête que nous traversons nous rendra-t-elle à nous même en rendant notre sens commun, c’est-à-dire le goût de la clarté dans la pensée, de la sobriété et de la pureté dans la forme, le dédain du gros effort ! » ces mots, formulés par lui-même en 1915 éclairent sensiblement l’œuvre de celui qui fut sans doute le plus français des compositeurs de sa génération. Son génie pourtant mal connu est remis au goût du jour, grâce à Carnegie’Small, le temps d’un automne, le temps d’une tempête. La petite salle de concert du Regard du Cygne accueille exceptionnellement l’intégrale de la musique de chambre de Gabriel Fauré, jusqu’à la fin du mois de novembre. Nichée au fond d’une impasse du XIXe arrondissement, c’est semble-t-il le lieu idéal pour partager l’ambiance intimiste de ce genre musical.

Parquet, poutres et murs tordus en pierre confèrent à cette salle une acoustique chaleureuse qui se mêle avec bonheur aux effluves humides de cette fin de journée dominicale. Entre chiens et loups, devant une salle modeste mais comble, s’entremêlent pluies et grondements de notes, tantôt exécutées au piano, par le jeune et talentueux , tantôt repris par la gracieuse violoniste et les membres du prometteur quatuor Ebène. Après avoir lu quelques textes renseignant le public sur l’esprit « dramatique et triste » dans lequel avait composé son œuvre, le pianiste s’est installé sereinement pour préparer son envol, le corps tendu au-dessus du clavier. Avec l’agilité d’un chat, il lance un bref regard vers sa partenaire, puis rapidement s’étire, se cambre et bondit sur son siège, concentré sur l’exécution de notes en cascades, comme le serait un félin sur sa proie. L’auditoire est vite ensorcelé par l’ambiance mystérieuse qui prend place, propre à Fauré. ajoute un jeu profond et précis au déferlement de notes de , alternant avec justesse les mouvements fortissimi et pianissimi. Elle apporte sérénité et force dans une partie mélodique distinguée et raffinée. Ses attaques sont sans équivoque : décochées tel un archer et puissamment portées par une expiration vers sa cible. La jeune violoniste, brillante concertiste, sait toucher son public qui retient son souffle. L’association avec Simon Zaoui semble ainsi presque naturelle, dans ce récital consacré à Fauré.

Dans la seconde partie de ce Fauré d’automne, se fait plus discret. La puissance des cordes du quatuor Ebene (il manque toutefois un violon) couvre quelques fois, malheureusement, le piano, probablement en partie à cause de l’acoustique de la salle, moins appropriée pour cette configuration musicale. Le Quatuor démarre sur les chapeaux de roue. A la manière d’un roman « in media res », l’auditoire plonge dans un remous de sons qui soulève l’âme par lames successives. Visiblement mal installés sur des chaises décidemment mal adaptées pour un jeu au violon, les jeunes comparses semblent toutefois imperturbables. Echanges de regards complices, jeux de réponses, esprit et sensibilité épousent leurs mouvements. Et quand ils attaquent certaines parties à l’unisson, ces trois-là arrachent les sons. Parfois, les dissonances bancales du piano sont couvertes par la douceur des cordes, à la manière d’un baume posé délicatement sur une blessure. Un peu plus tard, la cavalcade reprend. Une course ponctuée par les pizzicati élégants des cordes, rattrapée ensuite par des grondements menaçants avant de s’éloigner en s’apaisant et de conclure, brillamment, à la vitesse de l’éclair.

Crédit photographique : © DR

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