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Nikolai Lugansky, alchimiste du piano

Si l’on peut être au premier abord surpris de ce choix de n’exécuter que 7 des 10 pièces de la transcription pour piano de Roméo et Juliette de Prokofiev, il se justifie cependant aisément par la qualité inégale de cette transcription … et surtout, à l’audition, ne se remarque finalement pas. Certes, depuis quelques années, la mode est aux interprétations historiques et exhaustives, mais nous rappelle à travers ce concert que certains choix servent avant tout le plaisir musical … n’est-ce pas l’essentiel ? D’autant que son jeu brillant et plein met en valeur les styles de chacune des œuvres, de chacun des compositeurs.

Tour à tour martelant un thème claironnant ou distillant une ambiance émouvante, Le Carnaval de Vienne de Schumann est un véritable défi pour le pianiste. Le toucher très franc de Lugansky met en valeur tous les aspects rythmiques, parfois ironiques de l’œuvre, transcende les parties plus mélodiques. A travers un jeu d’une très grande précision, qui souligne chaque fantaisie du compositeur, il nous offre une œuvre impressionnante par sa diversité et son tonus intrinsèque.

L’attaque est claire, le toucher incisif, le son très plein, le rythme constamment mis en valeur, les changements brusques de climats parfaitement maîtrisés, mais Nikolaï Lugansky sait également faire chanter son piano de façon magique dans les passages plus intimes ou lyriques. De telles qualités ne pouvaient que se mettre au service de Roméo et Juliette. Si la transcription est de Prokofiev lui-même, elle laisse cependant un arrière-goût étrange : on ne peut s’empêcher de la comparer avec la version orchestrale et de chercher en vain la saveur des timbres. Au-delà de ce constat, le résultat offre pourtant le plaisir de redécouvrir les dissonances et la désarticulation des thèmes et des harmonies propres au compositeur.

Avec les œuvres de Liszt, Lugansky nous offre une deuxième partie brillante. Si certains, lorsqu’ils s’attaquent au répertoire pour piano de Liszt, privilégient parfois l’éclat immédiat et multiplient les preuves de virtuosité, en oubliant les subtilités mélodiques, les thèmes qui passent d’un registre à l’autre, les modulations qui sont bien plus que de simples anecdotes, Lugansky, quant à lui, met avant tout en valeur chaque aspect musical, reléguant la difficulté technique au rang de détail technique. Il nous offre du grand, du vrai, du beau Liszt !

Ovationné par le public, il ne se fait pas prier pour donner deux bis – fait assez rare et appréciable pour être souligné : un prélude de Rachmaninov et … une nouvelle étude de Liszt !

Crédit photographique : © DR

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