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L’étrange Noël de Monsieur Schnittke

Vous cherchez un disque de Noël, étonnant, envoûtant, à l’opposé de la mollesse engourdissante des chorales compassées que l’on vous sert depuis votre enfance ? Optez pour ce double disque qui recèle le Concerto Grosso n°2 de Schnittke, fondé sur le fameux cantique « Douce Nuit ». Composé dans l’urgence le soir de Noël 1818 par Franz Gruber, un instituteur et organiste exerçant près de Salzbourg, ce chant d’une simplicité séraphique prend un relief insoupçonné et une dimension magique dans cette œuvre de Schnittke de 1982, peuplée d’ombres, agitée puis paisible, rassurante et angoissée, ambiguë. Caractéristique du polystylisme de Schnittke, le Concerto Grosso n’hésite pas à associer les styles baroque, populaire et contemporain. Cette démarche que l’on appelle postmoderniste en ce qu’elle ne cherche plus à être « moderne », impure en ce qu’elle mélange les époques, peut faire froncer les sourcils des « modernistes » qui pensent qu’il y a un temple de la vraie musique contemporaine dont il convient de garder les portes. En tout cas, plus de 25 ans après sa composition, l’œuvre fonctionne parfaitement. Quant à l’étoile rouge qui illustre la pochette, allusion au Kremlin soviétique, dites-vous qu’elle peut tout à fait évoquer la décoration de votre sapin de Noël !

De la musique de Schnittke, un critique russe de l’époque disait qu’elle « était notre langage, un langage plus parfait (sic) que le langage parlé ». Cette analyse s’applique particulièrement à la Sonate pour violoncelle et piano n°1 (1978), peut-être la plus belle pièce présentée ici, témoignage amer et furieux sur l’Union Soviétique, qui atteint à l’universel. Le Concerto pour violoncelle n°1 fut écrit immédiatement après l’attaque cardiaque qui faillit le terrasser en 1985. Celle-ci entraîna une modification profonde de son style, vers plus de rudesse et de discordance, et le concerto en est la première démonstration. L’œuvre est marquée de l’empreinte de cette expérience traumatisante d’une mort imminente, et il faut donc pour aborder cette musique d’homme meurtri une bonne dose d’empathie (pour ceux qui n’ont pas connu un tel accident) ou de distanciation (pour ceux qui ont affronté quelque chose de similaire). Au moins l’œuvre contient de réelles beautés, ce qui n’est pas le cas du Concerto pour violoncelle n°2 (1990), terriblement difficile pour le soliste… et franchement aride pour l’auditeur. Rostropovitch, dédicataire du concerto, en avait assuré la création en l’interprétant de mémoire après seulement dix jours de répétition. Un véritable exploit. Vers la fin de sa vie, le style de Schnittke s’allège et se décante, sans perdre en tension. La Sonate n°2, l’une des dernières écrites par Schnittke, en 1994, alors qu’il est très affaibli, en est la démonstration. Moins accessible que la Sonate n°1, à l’atmosphère raréfiée, elle a la puissance d’une œuvre testamentaire.

à la tête de l’Orchestre Symphonique d’Etat de Russie donne tout le relief et la vigueur nécessaires, parfois jusqu’au cataclysme, mais il sait aussi restituer la poésie et le mystère des ces œuvres. est avec Mstislav Rostropovitch et Natalia Gutman, l’un des trois violoncellistes à qui Schnittke a dédié des œuvres pour leur instrument. est la veuve du compositeur et la créatrice de la Sonate n°2. Pour cette connaissance intime des intentions du compositeur, et pour la qualité proprement dite de l’interprétation, ces enregistrements réalisés à Moscou constituent des références de la discographie de Schnittke.

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