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Missa Tournai : des voix flamboyantes pour des larmes de sang

La Missa Tournai qui est la première messe polyphonique qui nous soit parvenue dans son intégralité, marque pour de très nombreuses raisons, un tournant essentiel dans l’histoire de la musique médiévale. Alors que jusqu’alors la notation ternaire était la règle puisqu’elle possédait une connotation métaphysique, étant associée à la Trinité chrétienne, elle adopte un système binaire dit « imparfait ».

Cette messe serait le fruit d’un miracle, si l’on en croit sa légende, qui se produisit en la cathédrale de la Cité dont elle porte le nom, le 16 août 1348. Elle célèbre les larmes de la Vierge qu’en cette journée d’été virent couler de nombreux témoins. Puisant ses sources créatrices en la Chapelle Pontificale d’Avignon, c’est également de la Cité des Papes qu’arriva en 1349, l’une des tragédies qui en furent à l’origine, la Peste noire. Mais les larmes de la Vierge furent également versées, si l’on en croit sa légende si peu dorée, parce qu’aux pieds des remparts de la cité de Tournai, en 1348 commença la Guerre de Cent Ans qui avec l’aide « démoniaque » de l’épidémie ravagea toute l’Europe au XIVe siècle. Mais ce qui fait que la Messe de Tournai est une œuvre essentielle et que nous pouvons nous reconnaître en elle en ce début de XXIe siècle, c’est à sa beauté intemporelle, bouleversante et si profondément contemporaine dans son expressivité comme dans sa composition que nous le devons. Il existe de plus nombreuses versions masculines que féminines de cette Messe, peut être parce qu’à l’origine, elle fut vraisemblablement chantée par les cinq chantres qui la célébrait quotidiennement dans la cathédrale de cette ville.

Ce Cd permet aux voix féminines de l’Ensemble De Caelis, sous la direction de , de nous faire percevoir la sensualité mélancolique des chants de ces femmes enfermées malgré elle en des temps profondément misogynes, loin de la vie (Impudenter) et pourtant sensible à l’amour courtois (Triplum dans Ite missa est. Jour a jour la vie). Elles font vibrer l’architecture polyphonique de cette messe, qui semble faite pour s’inscrire dans l’acoustique de l’immense cathédrale. Les voix, de mélisme en mélisme (Gloria), solitaires ou fusionnelles, élèvent, telle une offrande vers les voutes en plein-cintre leur prière vers la Vierge. Elles nous rendent sensible par la grâce de leur virtuosité vocale, ses lignes de chant presque austères de l’Ars Antiqua s’opposant à la virtuosité du contrepoint de l’Ars Nova, puisque cette Messe marque la transition musicologique entre ces deux styles. Ces voix cristallines ou déchirées jusqu’à la dissonance donnent à la poésie de ces textes sacrés et profanes mêlés, les couleurs des vitraux, reflétant les milles facettes d’une spiritualité se cherchant face au silence infini des sphères célestes.