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Macbeth dans l’ombre de Ceauşescu

Lorsque le nouvel Opéra National de Bucarest est inauguré en 1954, Nicolea Ceauşescu est en pleine ascension politique mais il n’est pas encore le dictateur qui affamera son peuple pour construire un palais présidentiel aux dimensions démentielles et au sous-sol profond et labyrinthique : un délire que Macbeth, régicide paranoïaque, n’aurait pas renié.

Le visiteur qui découvre avec étonnement que l’Opéra de Bucarest, construit par les communistes, s’inscrit dans la lignée rouge et or des opéras à l’italienne du XVIIIe siècle, ne peut faire abstraction de l’histoire récente de la Roumanie : le nouveau quartier construit autour de son palais par le tyran jouxte le théâtre.

Quand se lève le rideau, la musique reprend ses droits. L’orchestre est dirigé d’une main ferme et efficace par Iurie Florea, l’acoustique sèche de la salle et sa taille relativement modeste font ressortir la franchise des attaques. Macbeth est campé avec charisme par Eugen Secobeamu. Il incarne le charme masculin à la roumaine, où la suavité latine se mêle à la rudesse inquiétante des plaines orientales. Conscient que Macbeth n’est pas Don Giovanni, Secobeamu saura faire perdre à son personnage son aura initiale, pour n’être plus qu’un pantin en proie à ses démons. La Lady Macbeth de Silvia Sorina Munteanu évoque les chanteuses des années 1950 par sa solide santé vocale, sa posture résolument tournée vers le public à chacun de ses airs, combinées à une expressivité dramatique limitée. Et puis surtout, il y a , superbe Macduff aux aigus lumineux dans son fameux air «Oh figli, miei» du miel de bel canto. A la date de parution de cet article, on peut apercevoir Ilincai dans une vidéo pirate publiée sur YouTube. Filmé de manière tremblotante, cet extrait, comme toutes les émotions volées peut-être, donne une impression très fidèle de la qualité du ténor et du chœur dans ce passage clé de l’opéra.

Car le chœur, voilà la grande affaire de cette représentation de Macbeth. Très sollicité durant tout l’ouvrage, il laisse l’impression de ne donner le meilleur de lui-même que dans les quelques airs qui le motivent. Mais quand le moment est venu, alors, mazette ! Le final de l’acte I, «Schiudi, inferno» donna le premier exemple de ce que ce chœur peut réaliser. Quand il découvre le régicide accompli par Macbeth et qu’il appelle Dieu à venger cette mort, son imploration véhémente, horrifiée, est véritablement électrisante. On ne peut alors s’empêcher de revenir en arrière, lors de l’exécution de Ceauşescu le jour de Noël 1989. Il y a le même mélange de violence et de sacré, de chute et d’appel à la vengeance. C’est le même peuple, qui a connu le dictateur il y a vingt ans, qui chante sur scène aujourd’hui. L’autre très grande prestation du chœur fut au début de l’acte IV, «Patria oppressa», quand le peuple écossais exilé se rassemble à la frontière de l’Angleterre et pleure les femmes et les enfants massacrés par le tyran Macbeth. De manière inattendue et très juste, le chœur n’est plus en costume stylisé, il est habillé comme on l’est aujourd’hui en Europe, dans les Balkans, en Bosnie ou au Kosovo, en Géorgie ou en Ossétie du Sud. Et cela donne à la déploration du chœur une dimension à la fois profondément actuelle, inextricablement liée à l’actualité européenne. De Shakespeare à Verdi et à notre société contemporaine, un seul langage, une même souffrance, une façon universelle d’exprimer le vécu intime et douloureux. Si, à la fin de cet air interprété de manière si profondément retenue et bouleversante le public a émis quelques timides applaudissements (il se rattrapera par une ovation finale), c’est qu’il était partagé entre la compassion du spectateur pour les victimes, et la gratitude du mélomane pour ce grand moment d’opéra.

Crédit photographique : Eugen Secobeanu (Macbeth) & Silvia Sorina Munteanu (lady Macbeth) © Opéra National de Bucarest

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