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Der Vampyr, Prima la musica

L’Opéra de Rennes, qui se distingue année après année par l’éclectisme et l’originalité de sa programmation, nous propose en ouverture de saison la création française de l’opéra romantique de , Der Vampyr. Les raisons pour lesquelles ce joyau, créé à Leipzig en mars 1828, a mis plus de cent quatre-vingts ans pour traverser le Rhin nous échappent totalement à l’écoute de cette partition. Le compositeur y fait en effet preuve d’une inspiration mélodique certaine, d’un grand pouvoir d’évocation et d’une réelle habileté dans l’instrumentation. Cette représentation confirme le rôle de passeur entre Weber et Wagner généralement attribué à Marschner : proche du premier par la forme, il anticipe le second par l’audace harmonique, l’approche dramatique et la recherche orchestrale.

La distribution réunit quatre finalistes du concours international «Mezzo» dont les lauréats seront désignés au terme d’un mini-festival organisé par l’opéra hongrois de Szeged, où cette production sera donnée les 15 et 16 novembre. Dans le rôle du vampire, le baryton d’origine syrienne Nabil Suliman affiche un instrument sombre et sonore, au grain plus flatteur dans le médium que dans le haut de la tessiture, et soutient sa partie avec naturel et subtilité. Le ténor , déjà remarqué par le public rennais dans le Freischütz, possède la vaillance exigée au deuxième acte par le rôle d’Edgar Aubry. La jeune Vanessa Le Charlès, diplômée du conservatoire de Paris en 2006, affronte avec cran un rôle de grand soprano dramatique. La voix est puissante et homogène, la technique assurée, et l’artiste nous semble destinée à un bel avenir à condition de resserrer le vibrato dans l’aigu. Enfin, l’irlandaise Helen Kearns, qui nous avait séduits ici-même dans Golem, joue du velours de son médium pour conférer de beaux accents aux deux victimes du vampire. L’aigu manque parfois de rondeur mais la musicienne atteint des sommets d’émotion dans l’air d’Emmy au second acte, Sieh Mutter.

L’affiche est complétée par François Piolino, qui ajoute un rôle de caractère à sa déjà impressionnante collection, et par qui profite des figures paternelles pour affirmer la profondeur de ses graves. A la tête d’un Orchestre de Bretagne riche de sonorités, le chef estonien , conseiller artistique de cette formation, impose une lecture dynamique et colorée de la partition. Dès l’ouverture, où les vents imposent la tension sous le mœlleux des cordes, nous savons que la partie est gagnée. Le chef veille à soutenir les chanteurs, tout en mettant en valeur le moindre détail d’orchestration. En dépit de quelques décalages dans la scène des esprits infernaux, dans laquelle ils sont répartis au premier balcon, les chœurs apportent leur écot à la réussite musicale de la soirée.

Malheureusement, la traduction scénique nous laisse beaucoup plus réservés. L’homme de théâtre hongrois Zoltan Balazs refuse en effet toute concession au fantastique et déplace l’action d’Ecosse vers un Japon stylisé qu’évoquent le cadre épuré et les costumes imaginatifs conçus par Judit Gombar, ainsi que la gestuelle imposée aux acteurs qui s’inspire du théâtre kabuki et lorgne résolument vers les réalisations de Bob Wilson. Le procédé s’avère rapidement réducteur et monotone, malgré une bonne lisibilité des ressorts dramatiques de l’ouvrage et une intéressante réflexion sur la gémellité des personnages de Ruthven et d’Edgar. La mise en scène possède principalement le défaut de couper l’ouvrage de son contexte culturel et de son lien avec la littérature fantastique. Nous devons à l’Opéra de Rennes une découverte musicale majeure mais cette excellente initiative aurait mérité un metteur en scène plus en rapport avec son enjeu.

Crédit photographique : © Laurent Guizard