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Retour au disque du prestigieux Trio Gilels-Kogan-Rostropovitch

Les mystères de l’édition discographique sont insondables… à peu de choses près ! Voici des gravures réalisées à Moscou entre 1950 et 1958, que nous avons connues naguère en microsillons Melodiya et Monitor, et qui réapparaissent actuellement en CD sous étiquette Deutsche Grammophon. La raison en est que DGG a hérité du légendaire catalogue Westminster qui lui-même avait repris ces enregistrements russes pour le marché américain.

Il subsiste également un autre mystère : les œuvres de Schumann et Fauré sont publiées ici en mono (comme tout l’album, d’ailleurs), or elles furent enregistrées en 1958, et nous nous souvenons très bien avoir connu le Fauré dans une gravure Melodiya stéréo, avec les mêmes interprètes. Fausse stéréo ou autre interprétation ? Difficile de trancher.

Quoi qu’il en soit, quel bonheur de retrouver le fameux Trio Gilels-Kogan-Rostropovitch à son apogée, augmenté du superbe altiste dans l’admirable Quatuor à clavier n°1 en ut mineur de Fauré ! Ce qui frappe à l’audition de ces chefs-d’œuvre de Haydn, Beethoven, Schumann et Fauré, c’est l’humilité avec laquelle ces quatre monstres sacrés, incomparables individualités au sommet de leur art, abordent ces quatre maîtres en vrais chambristes, sans forcer le ton, sans se mettre en avant l’un par rapport à l’autre.

Écoutez par exemple le Trio «L’Archiduc» de Beethoven : souvent, après avoir déclamé le beau thème du début, la plupart des pianistes interrompent brutalement la noble progression par des accords lourdement appuyés ; avec le génial Emil Gilels, rien de tout cela : la dynamique de ces accords évolue, bien évidemment, mais en soulignant avec finesse et subtilité l’entrée des autres instruments. Quel art et quelle maîtrise ! Et dans le mouvement lent de ce même Trio, comme ces musiciens savent ce qu’est un Andante cantabile ! Tout se déroule avec un naturel confondant, quasi improvisando, idéale mise en valeur des pures beautés de cette page admirable. Et on se prend même à découvrir d’exquises délicatesses fauréennes dans le Scherzo (à 1’29, 6’00 et 10’31)… Étonnant Beethoven !…

Inutile de s’appesantir sur le reste du programme et ses qualités interprétatives : tout est de la même eau, que ce soit dans le classicisme épuré de Haydn, le romantisme à fleur de peau de Schumann, ou le raffinement suprême de Fauré ; rien ne manque. Le respect des partitions et le plaisir de faire de la musique ont même amené les musiciens à effectuer toutes les reprises (démarche rare à cette époque), ce qui porte d’ailleurs L’Archiduc à près de 44 minutes…

Les enregistrements russes autour des années 50 ont souvent été critiqués pour leurs déficiences techniques, et il est vrai que leurs parutions en microsillons Melodiya, Chant du Monde ou Monitor en étaient les tristes témoins. Aussi applaudissons sans réserve cette belle initiative DGG qui a en l’occurrence accompli des miracles de restauration sur CD, et ce ne sont certainement pas les légers et passagers débuts de saturation dans les fortissimi du piano qui terniront notre plaisir d’écoute de ces merveilles.

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