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C’est la fête de l’orgue au Pérou

Ce disque rassemble les échos de ce qu’a été la fête d’une belle aventure en matière de rapprochement des peuples et des artistes, grâce à de vieux orgues perdus au fin fond du Pérou, dans le village d’Andahuaylillas. Le label K617, qui œuvre depuis tant d’années pour ces «chemins du baroque» tracés en Amérique du Sud, nous propose ce nouveau volume qui excite grandement notre curiosité. Construits dans la première moitié du XVIIe siècle, deux orgues disposés face à face dans le chœur, côté épître et côté évangile, à la manière Ibérique ou Italienne, forcent l’admiration. Ils sont sans doute les plus anciens du continent Américain, finalement conservés dans un état qui permettait d’envisager une restauration. Le facteur fut récemment chargé de cette tâche délicate, sous la houlette de Francis Chapelet.

Le disque commence par un document sonore enregistré en 1965 par l’organiste local. On y entend un orgue très faux, mais qui fonctionne encore, et nous dévoile un Villancico (chanson des rues), musique de danse finalement familière. En Europe, nous aimons ces accents andins, jusque dans nos musiques publicitaires vantant les mérites du café de l’altiplano péruvien, issu du commerce équitable. Ensuite vient une prière et danse rituelle des Qollas, exécutée par tous les participants réunis pour l’inauguration : chanteurs, instrumentistes, percussionnistes, tous donnent le ton de la fête. Captée sur le vif lors du concert inaugural, l’ambiance est au rendez-vous et prépare ce que sera l’écoute attentive des orgues aux voix enfin retrouvées.

Ainsi donc arrivent deux improvisations par Francis Chapelet sur chacun des orgues. Maître en la matière, dans un style contrapuntique, il nous fait découvrir un à un les jeux et les mélanges : l’orgue côté épître est vif, aigu, et transperce l’espace, alors que l’orgue côté évangile, grâce à sa montre de huit pieds, est rond et profond, formant avec son frère d’en face un ensemble complémentaire et harmonieusement équilibré. Ces qualités se retrouvent un peu plus loin dans une canzon à huit voix, jouée avec les deux orgues d’un certain , contemporain des Gabrieli. L’écriture festive, faite de dialogues incessants entre les deux instruments, à la manière de Saint-Marc de Venise. Jeux d’anches pour l’un, plein-jeu pour l’autre, nous pouvons suivre chaque détail de l’œuvre, et… qui joue quoi ! a rejoint Francis Chapelet dans cette joute musicale excellemment réussie.

A la fin, l’hymne marial en quechua «Hanacpachap cussicuinin» retentit en gloire en un tutti général, les voix se mêlant aux orgues, aux percussions, à la foule. Cette musique est la plus ancienne écrite sur le sol américain, par le curé des lieux, . Devenu un «tube», chantée par tous, cette «Marseillaise» péruvienne rassemble la population du village, qui l’entonne inlassablement, couplet après couplet. On ressort de cette fête la tête pleine de couleurs et de timbres. La magie opère, d’anciens souvenirs de lectures ou de voyages ressurgissent. Le CD se termine par un reportage radio de pour RFI, qui retrace toute l’histoire de la résurrection de ces orgues, mais plus largement, celle d’un village heureux de clamer haut et fort ses propres racines.

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