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Plus qu’une leçon, une expérience mystique

Sous Louis XIV, pendant la Semaine Sainte, le tout Paris, privé d’opéra, se rassemblait à l’abbaye de Longchamp. En ce temps de Carême, à défaut de pouvoir aller au concert, il fallait assister à l’office dit «des ténèbres», l’un des moments majeurs de l’année liturgique. Recherchant l’esprit de ces chants sacrés, et l’ensemble des Demoiselles de Saint Cyr présentent un programme bouleversant sur les Ténèbres de . Il nous montre comment la magnificence des chants liturgiques a supplanté la musique profane dans le cœur et l’âme de l’auditoire parisien, jusqu’à faire des visites aux abbayes de véritables promenades de Semaine Sainte.

Lors de l’office, les cierges s’éteignent pour rappeler les ténèbres qui s’étendirent sur le monde, au moment où le Christ Sauveur rendit l’esprit. Dans cette obscurité, la lumière surgit pourtant, guidée par les voix des «religieuses» et l’orgue en basse continue. La clarté surnaturelle remplace la lumière physique.

Mercredi Saint : l’heure approche où le Sauveur donne sa vie pour racheter les hommes. Mais devant son infinie misère, l’homme mérite-il vraiment le rachat ? L’office s’ouvre par l’antienne Zelus domus tuae, le psaume 68 Salvum me fac Deus et le verset Avertantur retrorsum. En plain chant, les voix, saisissantes de beauté, présentent à l’esprit toute la tragédie de la condition humaine, le désarroi des enfants perdus dans un monde insensé et chaotique. Elles implorent, dans un grand lamento, le secours du Sauveur : «Sauvez moi mon Dieu, car les eaux ont pénétré jusques dans mon âme. Je suis enfoncé dans un abîme de boue, où je trouve point de fond».

Cette introduction dramatique plante le décor de la Première Leçon de Ténèbres qui fait suite. Il faut, souligner la splendeur de chacune des prestations des solistes, toutes pleines de force et de subtilité. Les leçons se présentent en tableaux aux couleurs contrastées. Les tonalités changeantes et l’ornementation chargée montrent tour à tour la grande désolation de la terre des hommes, l’immense douleur que provoque le sacrifice divin pour racheter nos fautes, mais aussi l’espoir que suscite le triomphe du Sauveur sur le Mal. Telle une main qui rassure et montre l’espérance du salut, l’orgue est la présence invisible qui suit et soutient les agitations de l’âme, les mélismes des voix, dont les supplications montent vers le Ciel. L’orgue choisi pour ce programme est de style classique français, construit par en 1748, accordé au «ton des religieuses», en la = 415 Hz.

Il a été choisi d’intercaler entre chaque leçon de Ténèbres deux répons de , mettant en musique les paroles du Christ lors de son agonie au Jardin des Oliviers, à la veille de sa Passion. S’instaure alors un véritable dialogue entre les hommes, douloureux et suppliants, et leur Créateur, qui, dépassant son angoisse mortelle, fait à son Père la promesse du rachat des hommes qu’il a tant aimés. Le programme s’achève sur le Miserere psaume 50, au style plus épuré que les œuvres précédentes. Mais l’ensemble forme un témoignage vibrant du baroque français de l’époque du Grand Siècle. Sublimée par des voix magnifiques, La Lumière luit enfin dans les ténèbres.