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Ouverture par Leon Fleisher en Créateur

Piano aux Jacobins

Pour fêter son trentième anniversaire Piano aux Jacobins offre 30 concerts prestigieux comme une évidence. Que de chemin parcouru depuis les débuts. L’ouverture dans ce cadre magnifique à l’acoustique exceptionnelle a été confiée à . À 81 ans, il a la stature d’un patriarche mais dès qu’il se met au piano il est comme transfiguré par sa force créatrice. Car dans un programme construit avec art, tout en progression le grand homme nous permet de comprendre quelque chose du mystère de la création. Débutant tout en douceur, cantabile, piano il installe un climat de recueillement habituant nos oreilles aux sonorités du Steinway aussi magnifique à regarder qu’à écouter. Élargissant progressivement, les nuances et l’ambitus il permet de déguster un jeu souple et fluide, toujours à la recherche des lignes tout en gardant une grande précision. Le son se forme en notre présence, à mains nues, comme le Créateur nous aurait créés à partir de la terre. Et c’est la simplicité de cette évidence qui va nous toucher au plus profond. Le son, ainsi modelé en une beauté chantée de tous les instants, permet à la Musique de diffuser et de nous habiter. Qu’importes la main droite, la main gauche, les pédales. Piano, violon, chant tout est musique. L’apothéose est cette adaptation par Brahms de la Chaconne de la deuxième partita pour violon. Avec sa seule main gauche, et on sait les douleurs endurées par ce pianiste avec sa main droite, regardant son trajet de vie en face, sans concession, sans fausse pudeur, nous convainc qu’il est une créateur habité par la musicalité la plus pure quelqu’en soit le prix.

Le public très attentif et respectueux lui accorde des applaudissements reconnaissants à la toute fin de cette première partie quasi mystique.

La deuxième partie poursuivra l’exploration des mondes les plus variés. Le son installé n’a plus qu’à se déployer et la musique irradie dans l’espace d’autant que la très belle acoustique la laisse se diffuser partout.

Son interprétation de Debussy est chaleureuse, fine et remplie de délicatesse mais avec beaucoup de force aussi. Un Debussy subtilement lyrique permettant le partage du bonheur de jouer avec les sonorités profondes et pleines d’un piano partenaire semblant vivant. La Cathédrale engloutie connaît sous ses doigts prolongés par les touches, les marteaux et les cordes une interprétation qui semble insurpassable avec des nuances extrêmes.

Avec Albeniz c’est le feu, la chaleur, les couleurs saturées et la danse qui s’invitent. Pour la partie Chopin, le choix de la délicate et complexe Mazurka en do dièse mineur oblige à une concentration beaucoup plus introvertie. Le dosage entre danse, virtuosité, subtilités rythmiques et harmonique est une merveille d’équilibre. Chopin redevient le compositeur puissant que certaines interprétations font hélas oublier. Pour finir un programme ayant créé un monde de toute beauté, le nocturne en ré bémol majeur est tout en poésie et en évocation d’un ailleurs irrésistiblement séduisant.

Leon Fleisher est bien un créateur avec une force de conviction rare. Les applaudissements enthousiastes obtiennent deux bis, que seules les exigences d’une répétition le lendemain matin limitent, tant le partage entre le public et l’interprète est fort.

Crédit photographique : © Johns Hopkins