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Maria Youdina, l’icône cachée de l’URSS

(1899-1970) est une artiste légendaire de l’époque soviétique, qui pourtant ne manque pas de titans, d’Oïstrakh à Richter, de Mravinski à Chostakovitch.

D’origine juive mais convertie à la religion orthodoxe deux ans après la révolution bolchévique de 1917, elle fut une farouche défenseure de la foi et de la liberté. Ouvrant ses concerts par un signe ostensible de croix, elle pouvait les conclure par une lecture des extraits du Docteur Jivago de Boris Pasternak lorsque celui-ci était un réprouvé. Son répertoire s’étendait de Bach jusqu’à la musique contemporaine occidentale, pourtant honnie par le régime, Stravinski, Krenek, Messiaen, Xenakis, Jolivet… Vivant de manière ascétique dans la mansarde rudimentaire d’une datcha, une large pièce désordonnée autour d’un piano, elle portait sur scène une unique robe de concert noire qu’il fallait parfois recoudre et réajuster au dernier moment. Résistante dans la plus noble acception du terme, elle était régulièrement bannie de concert ou d’enregistrement, interdite d’enseignement. Jugée peu fiable, elle ne fut jamais autorisée à traverser le rideau de fer, l’Occident ignora tout d’elle.

Il est d’ailleurs difficile d’expliquer qu’elle ait pu échapper au goulag. L’anecdote la plus célèbre concernant est que Staline l’aurait entendue en 1943 à la radio dans le Concerto n°23 de Mozart et en aurait été bouleversé. Il voulut la réentendre mais le concert avait seulement été diffusé en direct. Une séance d’enregistrement fut alors organisée en urgence et un disque pressé à son intention. Maria Youdina refusa les 20. 000 roubles que Staline entendait lui verser. Elle lui écrivit qu’elle prierait jour et nuit pour que Dieu lui pardonne ses pêchés, et que l’argent devrait aller à la reconstruction des églises détruites ! A la mort de Staline, on retrouva le disque de Maria Youdina sur le phonographe du tyran. Il l’aurait écouté avant de mourir…

Au-delà d’un tempérament exceptionnel, Maria Youdina était une pianiste de légende, et le coffret Brilliant le rappelle utilement. Adoptant un parcours chronologique des œuvres, il permet d’admirer la versatilité de son style, qui s’adapte de manière intime à chaque compositeur : dense et libre avec Bach, plus souple et d’une profonde légèreté avec Haydn puis Mozart, intense dans le jeune Beethoven de la Sonate n°5 puis plus forte et dure pour la grande Sonate n°32, d’une maturité épanouie avec Brahms, donnant à Taneïev avec le ses lettres de noblesse de musique de chambre russe, enfin interprétant les modernes avec une poésie allusive (les Visions fugitives de Prokofiev) et engagement. Le mysticisme de Maria Youdina fait évidemment merveille dans Bach, mais également dans Stravinski – qu’elle admirait et qu’elle avait pu rencontrer lors du retour de ce dernier en URSS en 1962. Le Concerto pour piano et instruments à vent est animé d’une vie intérieure intense, loin de la froideur intellectuelle qui affecte cette musique.

Pour entrer immédiatement dans l’art de la pianiste, prenez les Liszt, fabuleux car elle y réalise l’alliance improbable de la rigueur de la fugue et de l’extrême théâtralité romantique (quels graves d’airain!). Les pièces rêveuses de Moussorgski sont d’une indicible poésie, nourries de terribles épreuves. Enfin les deux Impromptus de Schubert, enregistrés en concert, ont une urgence et une force émotionnelle qui les hissent au plus haut niveau, celui d’Arthur Schnabel et de Dinu Lipatti dans son concert testamentaire à Besançon en 1950.

Pour pénétrer plus intimement dans la vie et l’art de Maria Youdina, on pourra lire le long chapitre (une quarantaine de pages) qui lui est consacrée par l’altiste dans son livre de mémoires Souvenirs. Il a vécu avec elle une longue amitié artistique, illustrée dans ce coffret par les sonates de Hindemith et Honegger qu’ils avaient longuement travaillées ensemble.

Près de quarante ans après sa disparition, les enregistrements commerciaux et les publications consacrés à la pianiste sont parcellaires ou confidentiels. Le coffret Brilliant qui propose le quart du legs de la pianiste à prix très économique est plus qu’une excellente aubaine pour le mélomane, il contribue à établir hors de Russie que Maria Youdina figure au panthéon des pianistes.

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