- ResMusica - https://www.resmusica.com -

Emerveillement créole

Festival d’Ambronay

est de retour à Ambronay ! Si l’homme y a forgé l’or (des Vêpres monteverdiennes inoubliables, au délicieux arôme de première fois) et le plomb (Orfeo amorphe à Lyon, Sansone d’Aliotti plutôt désastreux en 2001), du moins est-il toujours fidèle à lui-même : une énergie dévorante, contagieuse, la promesse d’un geste aussi large que généreux et cet enthousiasme à fleur de baguette, qui électrise musiciens et auditeurs!

Une fois de plus, malgré d’évidentes imperfections (vocales surtout, et quelques flottements à l’orchestre), on aura rendu les armes devant cette Fiesta Criolla tourbillonnante, qui renouvelle le miracle du disque : un grand moment de musique qui a conquis une abbatiale pleine à craquer… L’espace d’une heure et demie de bonheur pur, on se sera félicité, plus d’une fois, de retrouver le Garrido tant aimé des années 90, celui de l’Orfeo paru chez K617 (enregistrement dionysiaque, follement inspiré ; toujours aussi juvénile malgré ses quinze ans d’âge) et de ses Vespro della Beata Vergine pugnaces et solaires.

Même si l’argentin s’est fait un peu plus rare au disque, il n’a jamais cessé de faire parler de lui : récemment, il était l’un des chefs invités à Andahuaylillas, lieu magique à quelques kilomètres seulement de Cuzco, le «nombril du monde», la cité-phare de la culture inca. Il y donnait un concert dans la somptueuse église baroque («Chapelle Sixtine des Andes» comme la nomment les péruviens) pour fêter la résurrection des plus beaux orgues du continent (en partie grâce à la France). Un grand moment pour tous, y compris pour ce chef qui s’est tant investi dans la redécouverte du passé musical de la Bolivie et du Pérou (Missions et Cathédrales Andines, Corpus Christi à Cuzco… ).

Bien que nous la connaissions déjà (le disque mais aussi les concerts parisiens), cette Fiesta Criolla étonne à chaque fois par la qualité et la beauté de sa musique, dont Garrido et L’ensemble Elyma se font les ardents porte-voix. Symbole éloquent du syncrétisme religieux, fusion de la liturgie catholique avec les traditions musicales autochtones, la Fête à laquelle nous invite Garrido a été donnée au XVIIIe siècle dans la ville bolivienne de La Plata. En l’honneur de la Vierge de Guadalupe, apparue en 1531 à un indien aztèque au Mexique, elle durait presque 10 jours, et incluait une longue série d’actions. Toutes n’avaient pas forcément lien avec le religieux, comme par exemple les courses de taureaux qui l’agrémentaient.

Brillant musicologue, Garrido a reconstitué -musicalement s’entend- l’une de ces fêtes créoles. Véritable kaléidoscope de villancicos, tous plus imaginatifs et plaisants les uns que les autres (et dus en partie à Roque Jacinto de Chavarria, compositeur ayant suivi l’enseignement jésuite), l’ensemble est constamment surprenant, tant y cohabitent des formes et des expressions musicales diverses ; le ciment en étant la ferveur mais aussi l’allégresse et la joie. Un Salve Regina extatique, une adoration à la Vierge comme chuchotée par les voix célestes de moniales cisterciennes et des moments déchaînés, ludiques (l’après-midi de taureaux), ironiques ou belliqueux (Toquen alarma qui ne fait rien moins que l’éloge de la guerre). Et puis il y a ces Oiseaux qui chantent Marie (troisième salut) que l’on dirait échappés du Cantique des créatures, et qui rappelle ce moment sublime du Prêche des oiseaux par Saint François. Quant aux deux cachuas, elles nous immergent dans un bain sonore incroyablement dépaysant : on se croirait téléporté en Amérique du Sud. Populaires, colorées, entraînantes, gorgée de sève, elles ont d’ailleurs été bissées.

Soyons honnête, l’ensemble Elyma n’a plus l’insolente fiabilité technique d’il y a quinze ans ; il demeure pourtant l’un des orchestres les plus attachants qui soient, sa jeunesse n’ayant d’égal que son enthousiasme. Et les cornets à bouquins, les chitarrone, la vihuela, le basson, les violes de gambe sonnent tellement magnifiquement dans l’abbatiale! Sans être tout à fait irréprochables (les homme surtout avec un Fabian Schofrin à bout de voix), les chanteurs se sont formidablement investis (Mercedes Hernandez, Barbara Kusa, deux timbres superbes) dans cette fête explosive, rivalisant d’esprit (Alicia Berri, Jaime Caicompai) et d’énergie.

Un émerveillement de tous les instants qui conclut en beauté un festival dont l’édition anniversaire fut à la hauteur de toutes les attentes.

Crédit photographique : © Bertrand Pichène

(Visited 144 times, 1 visits today)