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In the spirit of Diaghilev : Relectures par Cherkaoui, De Frutos, Maliphant et McGregor

1909-2009 : à l’occasion du centenaire de la première représentation des Ballets Russes à Paris, quatre chorégraphes contemporains proposent leurs visions du style de cette troupe mythique.

En rendant un hommage à Serge Diaghilev, ils opèrent la même démarche que Picasso mettant ses pinceaux dans les traces de ceux de Vélasquez : ce fil conducteur est-il suffisant pour éviter le sentiment de bric à brac qu’on éprouve à la fin de ce spectacle ? Rien n’est moins sûr.

Dyad, «dyade, réunion de deux principes qui se complètent mutuellement», est illustré par la figure du couple humain qui évolue sur un des aspects contrastés de la musique d’Arnalds : des sonorités lyriques de clavier ou de violon traité à la manière d’Ysaÿe ; quant à celles des ensembles, elles sont plus proches de celles du rock. Le décor minimaliste et froid en noir et blanc consiste en un cube suspendu avec des paravents qui vont servir à des vidéos traitées en miroir. Celles-ci, parfois rouges, évoquent tour à tour des machines à la rotation inexorable, la solitude, le monde minéral ou bien une sorte de faune aquatique.

Le ballet est traité d’une façon assez classique, alternant duos (la dyade) et ensemble de sept danseurs. Là est sans doute le lien avec les Ballets Russes, mais ceux-ci étaient plus chatoyants et plus optimistes. La danse athlétique nous suggère que la lutte du couple contre un monde indifférent ne sera pas forcément efficace. D’ailleurs la dernière image est celle d’une marche pénible contre des vents contraires.

AfterLight consiste en un long solo en totale harmonie avec la musique de Satie. Toute la danse est conçue pour accuser le dépouillement esthétique de ces œuvres à la fois mouvantes et statiques. Les jeux de lumières mettent remarquablement en valeur le costume du danseur et son blouson rouge semble flotter dans l’air dans la première Gnossienne. La seconde est interprétée au sol en utilisant essentiellement, comme dans la première, les rotations fluides vers la gauche ou vers la droite. Les deux pièces pour piano suivantes sont traitées d’une façon plus dynamique et le danseur en bonnet gris tournoie plus vite sur lui-même, comme un derviche cherchant la fusion avec la beauté : cette épure lyrique est superbe.

Nijinski fut un faune contesté pour son solo provocateur et aujourd’hui lui a trouvé sa nymphe. Des inclusions de musique exotique se mêlent très habilement à l’œuvre de Debussy, apportant un dépaysement sensuel tout à fait dans l’esprit des abandons ou des tensions de la pièce symphonique. La personnalité même de Nijinski semble avoir inspiré le chorégraphe : le faune est animé d’une pulsion vitale proche du tourbillon. Dans le style coulé et dynamique que Myth nous a fait découvrir à Dijon, le satyre et sa nymphe bondissent, roulent, se relèvent, s’accouplent avec une force dionysiaque, puis se désunissent sans sentimentalisme : c’était déjà le sens de la poésie de Mallarmé.

Le dernier hommage est sans doute le plus chargé d’humour, même si celui-ci s’exprime dans un cocktail de vulgarité, d’esthétisme, de violence et d’anticléricalisme. Le vénézuélien est bien proche des provocations de Luis Buñuel, et le lien avec Diaghilev est peut-être dans cette volonté de choquer. Le décor baroque couvre totalement les trois pans de la scène et évoque par son dessin de BD la Chute des Damnés des anciens Jugements derniers. Un immonde potentat difforme, Roberto I, règne sur un groupe de cinq possédés qui sont soit en train d’égrener leur chapelet, soit en train de bondir pour échapper à leur libidineux souverain. La Valse de Ravel est une œuvre démoniaquement tourbillonnante et cette vision de la luxure frénétique peut effectivement bien illustrer cette musique. In extremis, la morale est sauve : après avoir tué Joanna la Puta, Roberto meurt sous nos yeux dans une chaise électrique transformée en feu d’artifice !

Ces quatre relectures très différentes éclairent sans doute quatre objectifs complémentaires poursuivis par Diaghilev : l’évocation des mythes premiers, l’esthétisme, la maîtrise de la chorégraphie dans le lyrisme et un certain penchant pour la provocation.

Crédit photographique : © Hugo Glendinning

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