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Jeux de sons et de styles dans l’Italie médiévale

L’ensemble Mala Punica prolonge l’enchantement produit par le premier recueil Ars Subtilis Ytalica avec un second volume de ballades stilnovistes italiennes. Une monture qui parachève la mise en valeur d’un pur joyau musical et poétique, renfermant sous des formes stylistiques parfaites une grande profondeur de sens.

Mais, dans leur perfection, ces poèmes lyriques ont pourtant en leur temps fait l’objet de polémiques. En cette période médiévale tardive, penseurs et musiciens se confrontent sur le sens et le style de la poésie lyrique. Les querelles correspondent, en réalité, à un certain questionnement identitaire et idéologique. L’Italie du Nord est une région réceptacle de l’influence francophile, avec la complexité son Ars Subtilitor, révélant en toile de fond les prémices d’un humanisme en gestation. Cette influence est contrée par la résistance des restauratori, partisans de la reconstruction formelle de la langue Stilnovo, revendiquant la suavité de la langue vulgaire italienne.

Pour ce duel intellectuel vigoureux, il fallait un thème, l’Amour, et des armes redoutables, que sont la musique et la littérature. D’un côté le toscan , véhiculant dans son œuvre une conception très haute de l’amour, qui prend ici une dimension mystique : à la fois indispensable pour illuminer l’esprit, et insondable pour la raison. En musique, c’est la transparence dans le contrepoint qui est de mise, un diamant dont la musique cristalline, aux reflets changeants et clairs révèlent le cœur pur du joyau éternel. Le programme s’ouvre sur des airs aux nuances infiniment subtiles, aux dissonances toujours concertantes. Le diapason aigu renforce l’impression d’élévation de l’âme, les voix splendides de Jill Feldman et de Giuseppe Maletto, haut perchées mais jamais fluettes, s’élèvent et s’entremêlent dans le raffinement du contrepoint, qu’il soit improvisé ou écrit. Les mots s’épanouissent avec naturel et l’on pourrait longtemps s’attarder sur la beauté des rimes italiennes.

Puis l’admiration pour la beauté physique et spirituelle de la Belle dans Che Cosa è questa, Amor, fait place à la tristesse pensive de Fortuna ria, avant d’écouter l’air Serà quel zorno may, de son redoutable rival et opposant Matteo da Perugia, cantor à la cathédrale de Milan, à la fois grand connaisseur de la musique française de l’époque et maîtrisant parfaitement l’éloquence de sa langue. Ici, l’unité entre amour divin et physique est rompue. L’amour malheureux et tourmenté est traduit par une certaine sophistication rythmique. A la longueur du morceau répond la langueur et la douleur lancinante de l’amant délaissé. Il faut souligner aussi la beauté des parties instrumentales soulignées par le son envoutant de la flûte basse et de la cloche, qui sonne le glas de la paix intérieure. Les lamentations sont plus poignantes encore dans le Merçè o Morte, aux couleurs chatoyantes, supplication poignante aux rythmes plus allants.

Beauté des textes, subtilité de la musique, raffinement de l’interprétation, voilà de quoi faire du recueil D’Amor Ragionando une œuvre incontournable, une merveille qui absorbe et restitue la lumière puissante et fascinante d’un art complet, érudit et raffiné.