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Le Moussorgski en liberté d’Alice Ader

Belle idée de la part d’ que de nous offrir une intégrale des œuvres pour piano de Modest Moussorgski, que l’on réduit trop souvent aux Tableaux d’une exposition, généralement assez mal servis par des pianistes de concours ou par des lisztiens blasés en quête de frisson slave. Par conséquent, on préfère souvent entendre l’orchestration de Ravel que l’original –pourtant si génial- débité par des broyeurs d’ivoire sans âme. Cette version fera donc date, nous y reviendrons.

Le programme n’est pas présenté de manière chronologique, ce qui n’a aucune importance puisqu’il est possible de bouleverser l’ordre des plages si on veut l’écouter ainsi. Ader commence donc par l’oméga, Une Larme, écrite en 1880, soit juste avant la disparition de Moussorgski. L’interprétation de cette pièce, «testament» pianistique d’un génie imbibé d’alcool, donne le ton du premier disque. Sens narratif magnifique, usage de rubato bien senti, délicatesse et intelligence du discours. De la série de pièces qui suit, soulignons l’Impromptu passionné (Souvenir de Beltov et Liouba), magnifiquement chanté, la virilité rythmique du Hopak de jeunes Ukrainiens gaillards (La Foire de Sorotchinsk) comme un écho du monde cosaque du Taras Boulba de Gogol, les magnifiques sonorités du Souvenir d’enfance, l’interprétation joliment relevée d’un Scherzo en do dièse mineur pourtant assez «banal» sur papier, et l’engagement lugubre du pesant Intermezzo in modo classico. Toutes ces subtilités sont une idéale préparation au célèbre plat de résistance du second disque.

La lecture des Tableaux d’une exposition est certainement la moins «orthodoxe» (si on ose écrire) et la plus passionnante qu’il nous ait été donné d’entendre depuis longtemps. L’interprétation est prodigieuse et prouve que l’on peut renouveler complètement l’écoute d’une œuvre que tous pensent connaître par cœur. Il y a certainement de la sorcellerie dans cette version –et pas seulement dans La cabane sur des pattes de poule dans laquelle vit Baba-Yaga, sorcière de contes slaves. Certes, certains seront déconcertés par les idées pour le moins engagées de la pianiste sur certains points. On le serait à moins. Mais quelle imagination ! On passe d’une «salle» à l’autre de cette exposition comme un enfant émerveillé, découvrant avec un impatient enthousiasme ces tableaux on ne peut plus vivants. Ader nous les raconte plutôt qu’elle ne nous les «peint» et là réside l’incroyable force de cette interprétation inouïe. Qu’il soit question du lugubre bourdon (une pédale de tonique en sol mineur) du troubadour chantant devant Il vecchio castello, du rubato des Tuileries (Dispute d’un enfant après jeux), des effets que la pianiste tire des lugubres harmonies des Catacombae. Sepulcrum romanum ou de la valeur narratologique -plutôt que narrative- de la fameuse Promenade, tout, absolument tout ici fascine. Cette partition a été orchestrée plus de 20 fois ou arrangée pour diverses formations –de la fanfare au trio à cordes en passant par l’ensemble d’accordéons- mais Ader en donne peut-être la version la plus inédite qui soit. Le XXe siècle eut Richter (Philips) et cette lecture s’impose comme la décoiffante référence du XXIe siècle naissant. L’arrangement d’Une nuit sur le Mont Chauve (par Konstantin Tchernov) est de la même veine : d’une virtuosité diabolique et d’une musicalité époustouflante -et l’inverse. Comme de coutume chez Fuga Libera –et malgré deux ou trois coquilles- on se régale du long texte de présentation de Michel Stockhem qui introduit très joliment ce corpus. Un double album aussi remarquable qu’indispensable.

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