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Pluie de tsars : Riccardo Muti le Terrible

Festival de Salzbourg

À Salzbourg, n’est pas l’homme des programmes convenus : il a certes joué, ces dernières années, la Cinquième Symphonie de Beethoven ou le Requiem allemand de Brahms, mais également la Faust-Symphonie de Liszt, Lélio de Berlioz ou des œuvres de Petrassi, Varèse ou Cherubini. Il est vrai que , l’intendant du festival, a fait de Muti une sorte de souverain absolu qui peut choisir non seulement ses programmes de concert, mais également les opéras qu’il veut diriger, les distributions à ses côtés, et même – au mépris des railleries de la presse autrichienne – ses metteurs en scène.

Cette fois, le tsar Muti a choisi de porter sur la scène un autre tsar, cet Ivan le Terrible que Sergei Eisenstein et Prokofiev avaient porté à l’écran à partir de 1944, de façon on ne peut plus opportune pour le régime soviétique et son tsar Staline. Si Eisenstein souhaitait faire d’Ivan un héros de légende en qui toute l’humanité, forces mais aussi faiblesses, pouvait s’incarner, la censure avait vite mis le holà à tout ce qui pourrait nuire è l’idéalisation de cette figure patriotique : l’arrangement réalisé en 1962 par celui qui avait dirigé l’enregistrement de la musique de film, déjà critiquable pour l’ampleur des interventions réalisées dans la substance musicale, l’est aussi en ce qu’il suit étroitement cette ligne officielle. Peut-être un festival tel que Salzbourg aurait-il pu s’offrir une nouvelle version plus fidèle à l’esprit des créateurs de l’œuvre originale…

Ces réserves émises, il ne reste guère plus qu’à faire l’éloge de ceux qui font vivre cette discutable partition et en sont récompensés par des ovations à la mesure de son gigantisme. pourrait certes tenter de varier un peu plus son expression, mais à défaut d’une véritable interprétation son timbre somptueux fait très «couleur locale». Les choses sont différentes pour le tsar du concert : , malgré un pied blessé, a honoré l’invitation de son ami Muti, qui plus est dans la version russe originale des dialogues retenus par Stassévitch : le résultat est, on s’en doute, excessif, déclamatoire, mais cette démesure est bien à l’image de celle de la partition, et malgré une sonorisation qui tend à rendre la voix de Depardieu plus sourde encore on sort fasciné de cette expérience unique : quand Depardieu parle, on en oublie les longueurs parfois excessives de la partition de Stassévitch.

, on s’en doute, est tout aussi à l’aise dans cette démesure, mais le résultat est parfois moins convaincant, par exemple pour un final qui n’est plus que décibels ; c’est dans certains des épisodes centraux, moins pompiers et parfois d’une poésie sublime, qu’on peut le plus franchement admirer la perfection instrumentale qui est la marque de fabrique de l’orchestre et la capacité du chef à en tirer les plus impalpables nuances. Ces beautés, certes, sont chez Muti toujours un peu les mêmes – rien de spécifiquement russe dans ces couleurs –, mais ces concerts salzbourgeois prétendent-ils être autre chose qu’une cérémonie en hommage au chef italien et à son orchestre viennois ?

Crédit photographique : © Silvia Lelli