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Grigory Sokolov, le colosse

Septembre Musical 2010

Assister pour la première fois à un récital de est une expérience peu banale. Imaginez-vous dans une salle d’un millier de spectateurs tous acquis à l’art de cet artiste hors du commun. Comme pour n’importe quel autre concert vous rejoignez votre siège, jetez un regard circulaire dans l’espoir d’y voir une connaissance, un visage connu puis, vous jetez un regard distrait au programme. Bientôt pourtant, vous vous sentez entouré par une étrange atmosphère. L’impression que le public se fond dans un climat chargé d’un mysticisme inconnu. n’est pas encore en scène que déjà il est présent. Sans qu’aucun signe particulier l’impose, le public et ses conversations s’éteignent brusquement.

Et, glissant dans l’entrebaillement d’une porte, comme s’il l’avait traversée sans l’ouvrir, entre dans la pénombre de la scène. Le pas court et rapide, l’allure imposante, granitique, massif, il s’avance vers le piano sans un regard au public qui l’attend. Une rapide révérence face à lasalle l’applaudissant avec la retenue qu’on offre aux gens qui vous intimident. Puis, comme dans la précipitation, il se tourne, s’assied à son clavier et, sans attendre, plaque son premier accord.

Immédiatement, le miracle opère. En quelques secondes, il envoûte, il captive, il subjugue son auditoire. Dans la Partita n°2 de Bach, il surprend le puriste par la manière de frapper son clavier. Les mains s’élèvent haut au dessus du clavier pour retomber comme des petits marteaux sur l’ivoire.On croirait qu’avec tout ce chemin qu’ils parcourent, jamais ils ne pourront contrôler les traits de vélocité. Et pourtant, rien n’échappe à la jouerie. Ils martèlent le clavier avec une précision horlogère. Et la musique vous envahit. D’abord, un son d’une plénitude, d’une puissance extraordinaire. Et ces mains qui montent et qui descendent à la vitesse de l’éclair. Les premiers instants de surprise passés devant le choc de l’interprétation, de l’autorité et de la musicalité de Grigory Sokolov, c’est l’intelligence dans la maîtrise de la structure de l’interprétation qui envoûte. De la mécanique si souvent rabâchée de la musique de Bach, il en fait un discours musical cohérent, savant sans sophistication. Après l’avalanche de puissance de la Sinfonia, la délicatesse du toucher de l’Allemande qui suit semble surgir d’un monde impossible, un monde qu’on aurait imaginé fermé à la stature d’un pianiste aussi monolithique que Grigory Sokolov. Là encore, comme dans un enchantement, il transporte son auditoire dans un climat de sérénité totale.

Un temps qu’il retrouve avec une identique subtilité de toucher dans la Sarabande. Pour finalement emmener son public dans un Capriccio d’une intensité fougueuse extraordinaire. Un dernier accord. L’homme se lève salue brièvement et se retire de son pas saccadé, laissant la salle sous un délire d’applaudissements. Il revient une fois, puis une seconde fois, toujours comme indifférent au public. Saluant d’une brève révérence tel un automate puis, repartant rapidement vers la coulisse.

Quelques minutes s’écoulent et, Grigory Sokolov, sans rien changer à son attitude, s’empresse vers le clavier pour offrir une lecture magnifique des Fantaisies op. 116 de Brahms. Grandiose sans grandiloquence avec, comme auparavant, sa construction parfaitement structurée d’une œuvre qu¹il offre avec clarté et évidence. Triomphe encore dont, à l’instar de son habituel manège, il semble ne pas prendre part.

En seconde partie, c’est au monument de la Sonate op. 14 de Schumann auquel il s’attaque avec une même désarmante aisance. On peine à penser qu’il s’agit de musique écrite tant il la fait sienne. Sokolov nous livre son monde torturé, son secret intérieur, dans un jaillissement musical extraordinaire. Il captive, il intéresse, il charme sans jamais se départir de son intériorité ramassée. La musique de Schumann éclate, brille même, alors que son interprète reste comme prostré dans son instrument. Est-ce là l’expression du génie ?

En bis, le pianiste nous offre les Préludes n° 7, 16, 15, 24 de Chopin.