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Musique latino revigorante dirigée par Gisèle Ben-Dor

En 2006, Naxos rééditait judicieusement un sensationnel enregistrement du label britannique défunt Conifer Classics, consacré aux ballets complets Panambí et Estancia de Ginastera. À juste titre acclamée internationalement, cette réalisation de 1997 présentait enfin l’intégralité d’Estancia en première mondiale, alors que l’habituelle petite suite de quatre danses avait déjà reçu à diverses reprises les faveurs du disque.

Pour notre plus grande joie, Naxos récidive en nous offrant cette fois deux anciennes productions Koch International Classics, label qui semble avoir suivi le triste destin de Conifer Classics : l’une est également consacrée à (1916-1983), l’autre à (1899-1940). Le dénominateur commun à tous ces enregistrements est la flamboyante , envoûtante musicienne née en Uruguay de parents polonais, qui fut très tôt remarquée et admirée par des personnalités comme Leonard Bernstein et Aaron Copland pour son charisme et sa grande vitalité. Magnifique chef d’orchestre, elle a dirigé les plus prestigieuses formations occidentales, prenant notamment en main les destinées du Boston Pro Arte Chamber Orchestra depuis 1991, et du Santa Barbara Symphony depuis 1994. Elle est une véritable bénédiction pour la musique sud-américaine qu’elle s’est donnée pour idéal de faire connaître internationalement dans les meilleures conditions possibles.

La musique de l’Argentin , né à Buenos-Aires le 11 avril 1916, est la plupart du temps caractérisée par des harmonies et des rythmes relatifs aux gauchos et leur mode de vie dans les énigmatiques pampas, terres de ranch pittoresques et pastorales, vastes étendues de l’Argentine au delà de Buenos-Aires. Au Conservatoire National de Buenos-Aires dès 1936, il étudia la composition avec José André (1881-1944), lui-même élève argentin de 1911 à 1914 chez Vincent d’Indy et Albert Roussel à la Schola Cantorum de Paris, ce qui explique certaines influences françaises chez Ginastera qui n’a jamais caché la profonde impression ressentie à l’époque à l’audition de La Mer de Debussy et Le Sacre du Printemps de Stravinsky.

Après les ballets Panambí op. 1 (composé en 1937 avant sa sortie du Conservatoire de Buenos-Aires) et Estancia op. 8 (1941), Ginastera connut une notoriété grandissante pour ensuite s’imposer avec ses Variations concertantes pour orchestre op. 23 dont pas moins qu’Igor Markevitch assura la création le 2 juin 1953 à Buenos-Aires avec l’Orchestre de l’Association des Amis de la Musique. Cette œuvre est en douze sections, chacune mettant en valeur les divers instruments de l’orchestre en solo. Seul le Malambo final – véritable «tournoi» dans lequel le gaucho doit montrer toute sa compétence de danseur jusqu’à la frénésie – est confié à toutes les forces de l’orchestre au grand complet.

On sait que Pablo Casals était non seulement violoncelliste exceptionnel, mais également compositeur de talent, et c’est par admiration envers le musicien catalan et en sa mémoire qu’Alberto Ginastera écrivit ses Gloses sur des thèmes de Pablo Casals pour quintette à cordes et orchestre à cordes (1976), en cinq mouvements (Introducció, Romanç, Sardanes, Cant, Conclusió delirant) évoquant avec affection, pour son centenaire, les diverses facettes de la personnalité attachante du violoncelliste. Ginastera devait beaucoup tenir à cette partition, car il l’amplifia au grand orchestre symphonique – au point de devenir une tout autre œuvre, avec un numéro d’opus différent – à l’occasion d’une demande de Mstislav Rostropovitch, alors directeur musical du National Symphony Orchestra de Washington : rencontre spirituelle inopinée de deux illustres violoncellistes par l’intermédiaire d’un très grand compositeur, lui-même d’origine catalane.

Figure non moins emblématique, le compositeur et violoniste mexicain eut un avocat d’envergure en la personne de Leonard Bernstein qui l’estimait grand compositeur, et même plus, eût-il vécu plus longtemps : son génie se serait très certainement épanoui, si l’alcool n’avait hélas fait ses ravages… Son poème symphonique Sensemayá (1938), popularisé par Bernstein, la fait connaître du monde entier ; toutefois un compositeur ne se réduit pas à une seule œuvre ! Et lui a consacré tout un CD qui par la même occasion nous propose la première mondiale de La Coronela, ballet laissé inachevé à la mort du compositeur en 1940, mais présenté ici dans une version intégrale en quatre parties (Los PrivilegiadosLos DesheredadosLa Pesadilla de Don FerrucoEl Juicio Final), complétée par Eduardo Hernández Moncada et le chef d’orchestre José Limantour, la seule version qui subsiste d’ailleurs.

Dans les notes relatives à ce CD, Gisèle Ben-Dor explique clairement la genèse difficile de la version définitive de ce ballet dont l’argument s’inspire des figures de squelettes du graveur mexicain José Guadalupe Posade dépeignant le renversement de la bourgeoisie décadente par la classe ouvrière, un thème cher au cœur de Revueltas.

Comme l’étaient ses convictions, le compositeur était révolutionnaire dans son art dans lequel, pour cette raison, d’aucuns ont décelé certaines «vulgarités». En tout cas, on ne peut guère le comparer, comme toutefois certains l’ont fait, à une sorte de «de Falla mexicain», au moins du point de vue du style.

Les deux œuvres complémentaires du disque, Colorines (1932) pour orchestre de chambre et Itinerarios (Journal intime de voyage, 1938) concernent le début et la fin de la période créatrice la plus fertile de Revueltas, et participent du même esprit que La Coronela : utilisation du matériau folklorique, négation des vieux modèles culturels conventionnels, lyrisme méditatif, voire désespéré, et propulsion rythmique complexe.

Que ce soit envers Ginastera ou Revueltas, Gisèle Ben-Dor se montre vraiment dans son élément et nous livre des interprétations absolument convaincantes de ces pages hautes en couleur, par leur vitalité bouillonnante et enthousiasmante, un sens de la couleur et du rythme irrésistible, et qui rendent totale justice à ces musiques passionnantes qui, soit dit en passant, enrichiraient judicieusement et substantiellement les programmes ronronnants de nos concerts européens.

Crédit photographique : © http://www.giseleben-dor.com