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Allan Pettersson (1911-1980) : Hommage

« Le bonheur me précède
La tristesse me suit
La mort m’attend»
Edouard Levé*

Suédois, pauvre et repoussé mais aussi volontaire, têtu et individualiste, tel apparaît , immense symphoniste marqué au fer incandescent par un destin farouchement hostile et adverse.

On imagine sans difficulté le long chemin de croix semé d’embûches, menant du taudis immonde embrumé d’alcool et de bêtise où il habite enfant aux sublimes sensations de la création musicale, fussent-elles imprégnées de larmes et de douleur.

Ainsi l’indigent Pettersson se hisse-t-il à la force du poignet au Conservatoire de musique de Stockholm où sa modeste extraction se trouve méchamment soulignée par ses condisciples bourgeois et moqueurs. Violoniste puis altiste du rang, sa différence sociale et sa mentalité prolétarienne finissent d’enfoncer le clou et confortent son évincement vexant. Le désir créateur se dessine à l’ombre de son silence imposé, parfois entrecoupé d’éclats verbaux violents. Le besoin de composer enfle et finit par s’imposer comme une nécessité impérieuse, salvatrice et libératrice. En s’appuyant sur une existence triste et dépourvue de sourire et de fantaisie, il forge peu à peu une extraordinaire passerelle reliant le désespoir concret à l’exaltation créatrice.

Une avancée vers un affranchissement et une délivrance semble enfin envisageable lorsque soudain son ciel gris et brumeux accouche d’une terrible tourmente. La maladie s’invite sans ménagement et dicte sa loi. Sans espoir de rémission, elle assure une lente et inexorable destruction des articulations, et condamne à terme à l’impotence. Mais notre homme reclus et prisonnier ne l’entend pas de cette oreille et se jure d’affronter les diktats impitoyables d’une providence redoutable. L’enfermement physique s’installe, les échanges sociaux s’estompent tandis que les immenses pages remplies de portées se peuplent de notes, de mélodies magnifiques et radieuses alternant sans effets avec des harmonies noires et heurtées parfois difficilement soutenables. C’est qu’ n’envisage pas d’ignorer son sort et moins encore de le museler. Au contraire, il le chante et l’expose sans artifice ni mièvrerie, peu soucieux de flatter et de plaire à d’éventuels décideurs ou de potentiels auditeurs. Ainsi façonne-t-il dans son minuscule appartement, dont il ne peut que rarement et difficilement s’extraire, une unique série d’œuvres orchestrales d’accès ardu mais d’une sincérité confondante. Son enfer incandescent s’insinue dans sa musique archaïque et impudente. Celle-ci le voit-il soulagé ou libéré ? Rien ne le prouve mais sa souffrance intolérable et ses élans lyriques généreux, il les offre à une éventuelle postérité plus clémente et moins méprisante.

L’œuvre d’Allan Pettersson ne connaît pas de hiatus esthétique mais une progression complexe, au grès de fréquentes et interminables hospitalisations, jalons impuissants d’une dégradation implacable vers une grabatisation menaçante et si proche. Dans ces conditions dramatiques Pettersson échafaude une quinzaine de symphonies rugueuses, rebelles et incomparables, trois singuliers et passionnés concertos pour orchestre à cordes, deux concertos pour violon, impérieux et urgents (Concerto n°2 : 1 CD CPO, Clef ResMusica), quelques chansons autobiographiques poignantes (Mélodies aux pieds nus, 1 CD Bis, Clef ResMusica). Autant de signaux et messages surgissant et bornant un parcours chaotique et bouleversant. De ce qui précède on déduira logiquement que l’homme algique et écarté ne se laisse pas conquérir sans une part d’effort et d’empathie dont la conquête et la possession ouvrent, comme par magie, directement sur un paradis bien trop humain, si humblement humain.

«Ma musique est pour les humbles,
les faibles et les exclus,
mais en même temps aussi pour moi-même,
pour m’aider à supporter mon propre destin»
Allan Pettersson

*Edouard Levé (1965-2007). Ecrivain, artiste et photographe français.