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Evgueni Kissin à Dijon: du délire !

2010 : Bicentenaire de la naissance de Schumann et de Chopin. C’est donc à ces deux compositeurs que le phénoménal pianiste Kissin a choisi de consacrer sa soirée. L’auditorium de Dijon n’avait plus une place de libre. Pourtant, dès que la première note s’élève, Kissin semble seul dans la salle tellement l’écoute, l’attention qu’il suscite est dense. Le public est captivé, charmé, envoûté et le restera du début à la fin du spectacle.

Kissin débute donc la soirée avec les Fantaisiestücke de Schumann op. 12 composées en 1837. D’inspiration Hoffmannienne, ces pièces offrent effectivement des caractères antagonistes que le pianiste russe saura rendre avec une intelligence et une émotion hors pair : la douceur de la première pièce «des Abends» ou de la troisième «Warum» permet de dévoiler un jeu feutré et subtil dans la nuance piano, tandis que la seconde pièce «Aufschwung» nécessite une énergie débordante et une passion fougueuse avec ses accords répétés et ses traits rapides. «Grillen» offre ensuite des accords et une atmosphère imposants. Dans «In der Nacht», toute l’atmosphère romantique passionnée ressort, avec ses chants magnifiques – tour à tour passionné et rêveur – qui semblent surgir de nulle part, entouré de doubles croches bouillonnantes. Dans le morceau suivant, «Traumes Wirren», l’aspect ludique semble dominer avec doubles croches à la main droite soutenues par des croches détachées à la main gauche. La dernière pièce «Ende vom Lied» offre à nouveau un caractère imposant au son de cloches tour à tour inquiétantes et joyeuses. Et les applaudissements nombreux saluent cette interprétation généreuse et enlevée. Dans la Novellette op. 21 n°8 qui suit, Kissin traduit à nouveau chaque caractère avec une inspiration, un investissement, une couleur, un son inégalés. Le romantisme passionné de Schumann séduit le public dijonnais qui applaudit la fin de cette première partie avec ravissement et enthousiasme.

La deuxième partie est entièrement consacrée à Chopin. «Chapeau bas, messieurs, un génie !» disait de lui Schumann. Ce sont ses quatre ballades que Kissin interprète là encore de manière très poétique, dynamique, imposante, inquiétante… selon les moments. Tout le romantisme est là. Une technique irréprochable au profit d’une musicalité qui s’est affirmée avec le temps. D’ailleurs, c’est déjà avec Chopin que le jeune prodige a acquis sa renommée internationale à l’âge de dix ans ! Les arpèges, trilles, notes répétées, traits chromatiques… n’ont plus de secret pour lui, de même que les chants lyrique issus d’un savant discours contrapuntique discret mais dense. La pédale est maîtrisée avec une précision indéniable. Une caractéristique de Kissin qui peut parfois un peu déranger : il ne respire pas beaucoup dans ses phrases, se laissant entraîner par la fougue et la passion… Mais si Schumann avait été là ce soir, peut-être aurait-il écrit au sujet de cette seconde partie : «Chapeau bas, messieurs, deux génies !»…

A l’image de son concert de 2006 en ce même lieu dijonnais, le public fait une standing ovation au jeune pianiste qui lui offre 3 bis, tous des œuvres de Chopin. Ce n’est pas la valse qu’on retiendra même si elle a le mérite de calmer un peu le jeu, mais le 2e scherzo en si bémol mineur op. 31 interprété à nouveau avec une fougue et une sensibilité extraordinaires…

Crédit photographique : © Sasha Gusov