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Roméo et Juliette sacrificiel

Il y a toujours un temps d’adaptation lorsque l’on n’a pas vu depuis un certain temps une composition chorégraphique de Noureev, dont son Roméo et Juliette est un des parangons. A chacune des reprises d’un de ses ballets, il est nécessaire de s’acclimater, mais également de constater le fossé qui se creuse inexorablement depuis la création du ballet jusqu’à l’appropriation de ce même ballet par une nouvelle génération de danseurs qui ne l’a pas connu. Avec toute la bienveillance possible, il manque comme la justification à maintenir cette version au répertoire plus qu’une autre : on n’y retrouve pas la flamme des premières créations, et l’on subit l’exégèse d’un travail très rigoureux mais qui manque singulièrement de vie. On ne peut pas ne pas dire combien le corps de ballet est soigné, quels soins sont apportés à l’occupation de l’espace, mais l’idée que souhaitait Noureev pour son évocation de la tragédie shakespearienne est empreinte d’une trivialité violente et sexuelle ; manquer du mordant, inhérent à ce qui est toléré en raison qu’il s’agit de théâtre, rend l’évolution des trois actes assez laborieuse, et malgré les efforts extrêmes pour maintenir un intérêt sinon croissant, au moins égal, les ensembles s’essoufflent, et la tension dramatique se perd de nombreuses fois dans l’accumulation délirante des pas où Noureev désirait traduire l’urgence de vivre dans un monde hostile.

En Juliette, Mlle Letestu, dépassant allègrement et la taille et l’âge de ses amies, n’est évidemment pas à son avantage au début du ballet, où elle a au moins le mérite de ne pas minauder. C’est plus sûrement au troisième acte qu’elle est dans un esprit mature, maîtresse quelque part de son destin, volontaire dans son engagement amoureux. Avec un art comme toujours très fin quant à l’actorat, elle émeut comme les grandes actrices savent le faire, avec et malgré ses moyens physiques. Son partenaire, Florian Magnenet, a fait des progrès ahurissants ces derniers mois, et tout semble en place pour un Étoilat : technique, partenariat, engagement ; avec l’expérience qui s’accumule (il n’en est pas à son premier rôle de soliste principal), une technique qui promet toutes les améliorations à venir et son physique avantageux, tout semble indiquer qu’il s’agira d’un danseur de premier plan. Stéphane Bullion est ce qu’il faut être dans le rôle de Tybalt : fier, fruste à certains égards, avec un pendant judicieux de noblesse. Emmanuel Thibault est exaltant en Mercutio : dans la provocation, la bouffonnerie cocasse et le sentiment d’une vie qui coûte plus chère que celle des autres, on a beau savoir qu’il danse comme peu de gens en sont capables aujourd’hui, la caractérisation de son personnage est telle que, quand bien même elle ne conviendrait pas aux convenances personnelles, elle emporte l’unanimité d’un bout à l’autre du ballet. On aura aussi remarqué le retour de Mlle Hecquet, en amie de Rosaline incarnée par une Eve Grinsztajn toute en féminité et en ductilité.

Le sacrifice du couple véronais est l’occasion d’un rappel de la grande capacité de composition de Noureev. Encore faut-il que l’ensemble soit peaufiné pour donner, enfin, une vraisemblance et l’immédiateté dans l’action.

Crédit photographique : Agnès Letestu, Florian Magnenet © Julien Benhamou / Opéra national de Paris

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