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Sir Edward Elgar grand pionnier du disque

Il a souvent été proclamé que Sir (1857-1934) a su ramener la musique anglaise sur la scène musicale internationale d’où elle avait été absente pendant deux siècles. En tout cas, une chose est certaine : en pionnier, Elgar apporta au phonographe le prestige de son nom, à une époque où d’aucuns considéraient encore cette merveilleuse invention comme un jouet, et il en suivit l’évolution technique avec un intérêt enthousiaste et un savoir personnel qui ne se sont jamais démentis. Dès le 21 janvier 1914, il confia au disque sa toute première session d’enregistrement comme chef d’orchestre de sa propre musique, et pratiquement jour pour jour vingt années plus tard, le 22 janvier 1934, de ce qui devait être son lit de mort à Worcester, il en supervisait encore, par ligne téléphonique, l’ultime séance dirigée par son ami Lawrance Collingwood…

Or en 1925 apparut le procédé d’enregistrement dit microphonique ou électrique, véritable révolution dans les techniques de l’époque, qui permettait enfin de capter orchestre symphonique, chœurs et orgue au grand complet. Avant cette date décisive, le compositeur dut souffrir la présence d’orchestres réduits à une trentaine de musiciens, afin de ne pas saturer la gravure acoustique, coupant et réorchestrant très souvent ses œuvres en conséquence. La position-clé de l’œuvre gravée par Elgar, centrée sur cette date-charnière qu’est 1925, confirme à l’évidence le rôle fondamentalement historique de notre musicien dans le domaine de la musique enregistrée. Pour la toute première fois, EMI Classics rassemble en un beau coffret de 9 CDs la totalité des enregistrements microphoniques de Sir , ceux-là mêmes réalisés depuis le 27 avril 1926 jusqu’à sa mort.

La disparition d’Elgar amena, comme bien souvent chez les compositeurs, un désintérêt vis-à-vis de son œuvre, même en Angleterre, et ce purgatoire n’était pas tant dû à la qualité intrinsèque et indiscutable de sa musique, qu’à l’établissement d’une tradition factice et insidieuse qui la rendait lourde, ampoulée et ennuyeuse. Or à l’audition des interprétations du compositeur, on constate que sa musique n’est absolument rien de tout cela : au contraire elle est nerveuse, d’une subtilité qui lui donne constamment de l’intérêt, elle est naturelle, et surtout, elle vit ! Cela est très probablement dû à la technique de l’époque qui imposait des prises de son d’une durée d’environ 4 min 30 pendant laquelle tout se passait comme dans un «live», sans l’artifice d’un quelconque montage : il fallait être constamment attentif, et cette tension apportait tout le punch nécessaire, comme dans une exécution en public.

Il n’est dès lors guère étonnant que lorsque des chefs intelligents tels que Daniel Barenboïm ou Sir Georg Solti se sont attelés à réhabiliter efficacement la musique d’Elgar, ils l’aient fait sur base d’une écoute approfondie des gravures mêmes du compositeur, non pas, bien sûr, pour se forger une interprétation copie conforme de la sienne, mais bien pour s’assurer que la leur en aurait l’authenticité de la force vitale et de l’énergie originelles.

Mais ce qui frappe surtout dans les versions gravées par Elgar, c’est l’enthousiasme constant de ses interprétations, et cela devant la nouveauté de l’enregistrement par microphone. Bien plus, il ne faut pas oublier que lors des exécutions de ses grandes œuvres chorales captées en public en 1927 (The Dream of Gerontius, The Music Makers…), l’enregistrement «live» n’en était encore qu’à l’état expérimental, et cela galvanisait non seulement le compositeur, mais également toute l’équipe de His Master’s Voice.

En faisant confiance dès 1914 à la Gramophone Company pour l’enregistrement systématique de ses propres œuvres, Sir Edward Elgar anticipait étonnamment près d’un demi-siècle la démarche analogue de deux autres compositeurs : Igor Stravinsky pour CBS/Sony, et Benjamin Britten pour Decca…